‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 4 sur 191 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

tuer dans un festin tous les chefs bretons, et peu à peu le sol fut partagé entre les sept royaumes connus sous le nom d'Heptarchie. Parmi les défenseurs de la nationalité bretonne se trouvait un chef de clan, Arthur ou Artus, devenu si célèbre dans les légendes galloises, et plus encore dans les romans de chevalerie, à côté de l'enchanteur Merlin; mais ce fut seulement après sa mort que la légende de Geoffroy de Monmouth j9t connaître et passer à la postérité ce type exalté de l'héroïsme national, presque divinisé par les bardes.

Le triomphe des Anglo-Saxons eut pour résultat d'asservir la population celtique, dont une partie passa la mer pour se réfugier dans l'Armorique française, chez un peuple frère, tandis que d'autres cherchaient asile dans la Gambrie et le pays de Galles ; l'Irlande et l'Ecosse servirent de refuge aux Pietés et aux Scots ; c'est dans ces divers foyers que se conserva la veille langue celtique, avec les débris du culte druidique, sous la sauvegarde de la poésie bardique que rien ne put faire mourir.

C'est en effet pendant cette période de luttes, d'héroïsme et de dispersion que la harpe des bardes exhala ses plus nobles accents. Les fragments qui nous restent de la poésie erse et galloise remontent au sixième et au septième siècle.

Quelle était cette nation bretonne, si attachée à ses vieilles mœurs, si fidèle à ses chefs, et qui préférait Fexil à la domination étrangère? Elle était de la même race que les anciens habitants de la Gaule, c'est-à-dire celtique ou gauloise. Venue d^Orient à une époque reculée, que ne peut fixer l'histoire, nous la voyons répandue sur tout le continent et les îles, sous les noms divers de Cimbres, Gimmëriens, Kymris, Gambriens, Galls, Gaëls ou Gaulois,

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et Celtes. Les Celtes sont donc les premiers habitants 9onnus de TAngleterre, de l'Ecosse, de l'Irlande et de toutes les îles voisines.

L'érudition moderne a trouvé de nombreux rapports de ressemblance entre la langue celtique et l'ancienne langue de l'Inde, le sanscrit, ou langue sacrée des Védas : preuve évidente d'une origine commune. Le rapprochement n'est pas moins frappant entre la religion des brahmes et le culte des druides, qui étaient, comme on le sait, les prêtres, les sages, les savants, les législateurs des peuples gaulois. Signalons particulièrement la croyance commune à la métempsycose, et une sorte de panthéisme, qui divinisait les forces de la nature.

Les druides avaient des collèges où une jeunesse choisie était initiée à la science sacrée pendant de longues années de noviciat. L'enseignement était purement oral, et secret: rien n'en devait pénétrer dans le peuple, pour mieux assurer leur domination. D'ailleurs ils ne paraissent pas avoir connu l'écriture, du moins dans les temps reculés.

Point de temples pour ce Dieu vague et inconnu qu'ils adoraient. Les cérémonies du culte se passaient sous l'ombre épaisse des forêts, au pied des chênes [drus, chêne, de là druide). Le gui du chêne était cueilli avec une faucille d'or, dans la nuit de la sixième lune, après le solstice d'hiver.

Les seuls monuments qui nous restent de cette antique religion druidique sont des pierres-levées, d'un aspect fruste et grossier, que l'on retrouve dans tous les pays occupés par les Celtes, et dont la France et l'Angleterre ont conservé les plus curieux spécimens, sous les noms de dolmen (tables de pierre), menhirs ou peutvans (pierres fichées en terre), cromlechs (pierres en cercle) ; ces pierres

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servaient aux sacrifices et aux cérémonies du culte. Près du village de Carnac, dans le Morbihan, on voit douze cents pierres, ou menhirs, alignées en quinconce, de reflet le plus saisissant.

Malgré le mélange des peuples, tour à tour conquérants et conquis, l'Angleterre a conservé Tempreinte vivante de cette forte race celtique, si mouvante, si brave et si malheureuse. On parle encore Tanciennë langue gaélique ou celtique dans les montagnes de la Cambrie, au pays de Galles ; les dialectes de TËcosse et de Flrlande (langue erse) se rattachent aussi de près à cet idiome, aussi bien que le breton de notre péninsule armoricaine, où la langue française a encore tant de peine à se faire jour.

Les Celtes avaient leurs poètes, les bardes, qui ne le cédaient qu'aux druides en dignité et en honneur. Ils chantaient les exploits de la nation et la gloire des chefs ; ils animaient les guerriers au combat, et conservaient les traditions héroïques du clan : ils avaient leur part du

butin. Parfois ils faisaient assaut de talent poétique dans des concours publics dont le prix était une harpe d'agent à neuf cordes. Partout les bardes jouent un rôle important dans l'histoire des nations celtiques, et leur influence a même survécu à la liberté des peuples dont ils représentent poétiquement la nationalité. Il est à remarquer que la rime existe dans les plus anciennes poésies galloises, et y a une importance non moins grande que dans la poésie française.

Les plus anciens bardes connus sont Âneurin, Taliesin, Lywarch et Merlin : ils vécurent au sixième siècle, à cette époque fatale où les Aiiglo-Saxons dominèrent leur patrie : aussi leurs chants sont-ils souvent l'écho de leur tristesse

et de leurs regrets. Aneurin chante ainsi la fatale bataille de Gatraeth :

« Trois chefs et trois cent soixante hommes ornés du collier d'or marchèrent vers Gatraeth; l'ivresse les a perdus; trois seulement survécurent : Aeron, Gynon et moi, que protégea ma harpe.

« Que je suis malheureux d'avoir vu cette bataille, et de souffrir vivant les angoisses du trépas ! Une triple afQiction pèse sur moi depuis que j'ai assisté à la perte de nos braves, et entendu leurs derniers gémissements. Aneurin et la douleur sont désormais inséparables. »

Il ne reste de Merlin qu'un seul poëme obscur et sentencieux, qui a contribué à sa renommée de magicien et de poète. Quant à la poésie galloise, elle continua de fleurir malgré la conquête, et, à côté des chansons guerrières, elle dirigea une foule de satires nationales contre les envahisseurs; le peuple lui restait fidèle ; elle le consolait par ses chants; elle entretenait ses espérances, toujours vaines et déçues, car le roi Arthur, longtemps attendu comme un sauveur, ne sortit pas de la tombe pour reconstruire la nationalité bretonne. Pourtant le pays de Galles, grâce à une résistance obstinée contre les Anglo-Saxons, les Danois et les Normands, put conserver son indépendance jusqu'à la fin du treizième siècle, et quand Edouard I* en fît la conquête, il ne trouva d'autre moyen, pour enlever à ce petit peuple son ardeur belliqueuse, que de faire massacrer tous les bardes du pays : conduite cruelle, mais qui prouve toute la puissance qu'avait la poésie sur l'esprit national des Gambriens.

La poésie erse, celle des Galédoniens, resta longtemps ensevelie dans les âpres vallées de l'Ecosse et de l'Irlande. Là régnait la langue celtique pure, préservée des invasions

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et du mélange par les montagnes et le caractère belliqueux des habitants. Les bardes y étaient, comme ailleurs, les compagnons des guerriers ; leurs chants se conserrèrent pendant des siècles au milieu des clans comme des traditions de famille : héritage sacré, confié à la mémoire; ils n*ont été révélés qu'au siècle dernier, par la publication, entachée de fraude, de Hacpherson.

La gloire poétique des bardes calédoniens se résume dans un nom devenu immortel, celui d*Ossian, fils de Fingai, qui vécut vers le troisième siècle de notre ère. Ce nom était resté obscur ou inconnu jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, époque où Macpherson recueillit ses poésies dans les montagnes d'Ecosse, et en publia une traduction, ou plutôt une imitation, un pastiche, une paraphrase nuageuse et ampoulée, qui eut pourtant une vogue immense, car elle séduisit le siècle entier, depuis Napoléon jusqu'à Lamartine. L'Homère gaélique, aveugle comme celui de la Grèce, paraissait ne lui céder en rien pour la conception originale et la vigueur du génie.

La question de l'authenticité des poésies ossianiques a étévivement discutée en Angleterre et ailleurs; des affirmations pour et conlre se sont produites. Nous ne pouvons entrer dans les détails de cette controverse, à peine terminée aujourd'hui. Nous en indiquerons seulement les résultats les plus plausibles. Macpherson avait débuté en 1758 par un essai poétique intitulé Death (la Mort); il fit ensuite un poème héroïque, the Highlander, qui fut fort maltraité par YEdinburgh Magazine. Ce fut en 1762 qu'il publia les premières poésies d'Ossian, traduites, disait-il, du gaélique, L'Ecosse accueillit avec enthousiasme une publication qui flattait sa nationalité, et le nom de Mac*pherson devint tout d'un coup célèbre. D'autres poésies

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erses, traduites en anglais par John Clarke, parurent en 1778, sous le titre d* Œuvres des Bardes calédoniens, et vinrent corroborer celles deMacpherson. Celui-ci eut pour défenseurs le docteur Blair; John Smith, auteur des Anii'^ quités gaéliques, et traducteur de quatorze poèmes, la plupart attribués à Ossian ; Gray, Clarke, Ginguené, Tabbé Cesarotti , traducteur d'Ossian en italien , enfin Téyêque catholique Cameron, qui affirme avoir vu au collège écossais de Douai un manuscrit en langue erse contenant les poésies traduites par Macpherson; seulement il avait constaté que cette traduction n'était pas fidèle, et faisait perdre à l'orignal une partie de sa force et de sa beauté.

Contre Macpherson s'éleva le docteur Johnson, qui fit des recherches dans les régions septentrionales» de l'Ecosse, et nia formellement l'authenticité de ces poésies; Williams Shaw arriva à la même conclusion. D'un autre côté, XHighland Society provoqua en 1805 une enquête solennelle sur cette question déjà tant débattue, et reçut, en réponse à ses questions, une foule de mémoires, de notes, de communications, d'où il résulte, en résumé, que les poëmes ossianiques ont une existence véritable, mais qu'on ne connaît aucun manuscrit exactement conforme à la traduction de Macpherson ; la commission de la Société conclut donc que celui-ci a travaillé sur les originaux, mais qu'il a dû « remplir les lacunes, lier des morceaux séparés, insérer des passages qui ne se trouvaient pas dans le même texte, en corrigeant, adoucissant ce qu'il y trouvait de rude et de défectueux, et relevant ce qui, dans son opinion, était au-dessous du caractère de la bonne poésie. »

Cette conclusion, si impartiale et si modérée, est peutêtre encore trop favorable à Macpherson, mais elle ne doit pas s'éloigner beaucoup de la vérité. Le tort de cet habile

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