CHAPITRE CINQUIÈME
la jalousie; il Ty infiltre lentement , goutte à goutte» et se complaît dans cette ruse maudite qui excite peu à peu chez le More des mouvements concentrés de colère , de rage. Ëgaré par ces perfides insinuations, enveloppé tout entier dans cette trame ténébreuse où se perd son esprit^ Othello , le désespoir dans Tàme , donne la mort à Desdémona en l'étouffant sous ses oreillers, puis en la frappant d'un coup de poignard. Désabusé bientôt après , et reconnaissant l'innocence de sa femme , Othello la venge sur lui-même en se frappant de son épée.
Il y a peu de scènes plus tragiques , plus émouvantes au théâtre que celle où Othello s'approche de Desdémona, décidé à la tuer.
« Othello. — Avez-vous prié ce soir, Desdémona ?
« Desdémona. — Oui, mon seigneur.
€ Othello. — Si vous vous souvenez de quelque crime, pour lequel vous n'avez pas imploré le pardon du ciel, implorez ce pardon sur-le-champ.
« Desdémona. — Hélas! mon seigneur, que voulez-vous dire par là?
« Othello. — Faites vite ce que je vous dis ; je me promènerai en attendant. Je ne voudrais pas tuer son âme sans qu'elle fût préparée. Le ciel m'en préserve! Je ne voudrais pas tuer son âme.
« Desdémona. — Vous parlez de tuer !
t Othello. — Oui, j'en parle.
< Desdémona. -r- Alors que le ciel ait pitié de moi !
« Othello. — Amen! de tout mon cœur.
« Desdémona. — Puisque vous parlez ainsi, j'espère que vous n'allez pas me tuer.
« Othello. — Hum !
€ Desdémona. — Et cependant j'ai peur de vous, car vous
avez l'air fatal, quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi craindrais-je? Je n'en sais rien, puisque je ne me sens pas coupable. Et pourtant, je le sens, j'ai peur ! »
Citons encore ce que dit Othello, quand il a reconnu trop tard sa fatale erreur.
€ Regarde ; j'ai une épée , la meilleure qui se soit jamais appuyée sur la cuisse d'un soldat. J'ai vu un temps où, avec ce faible bras, et avec cette bonne épée, je me serais fait un passage à travers des obstacles vingt fois plus nombreux que ceux que vous m'opposez. Mais, vaine bravade ! qui peut résister à son destin ? il n'en est pas ainsi maintenant. Ne t'efTraye pas de me voir armé ! Voici la fin de mon voyage, en voici le terme, le phare qui marque le but de ma dernière course. Tu recules d'épouvante : va, tu n'as rien à craindre ; qu'on vienne à Othello avec un roseau, et il cède. Où irait-il maintenant? Dans quel état je te vois, malheureuse enfant ! née sous un astre fatal, pÂle comme le linceul ! Quand nous nous reverrons au jour du jugement, ton Image arrachera mon &me du haut des cieux, et les démons se la disputeront. — Froide! froide! Mon enfant! Oh! scélérat! scélérat maudit 1 Frappez-moi, démons ! Chassez-moi loin de cette image terrestre ! Livrezmoi à la fureur des vents ! Brûlez-moi dans le soufre ! Plongez-moi dans les gouffres enflammés de l'enfer! 0 Desdémona ! Desdémona ! Morte ! morte ! Oh ! oh 1 oh ! >
Shakspeare n'a employé que dans deux pièces l'amour •comme ressort principal ; c'est Roméo et Juliette et Othello; mais il a su l'y rendre aussi touchant que poiteible. Dans la première, il excite la compassion la plus vive pour «es deux héros; dans la seconde, il porte la terreur à son comble. L'homme fort, le héros est victime de la scélératesse d'un subalterne; c'est lago qui domine tout;