‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 44 sur 191 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

fréquent chez Shakspeare, et il excelle à en tirer de puissants effets. — Hamlet croyait tuer le roi, et il vient de tuer Polonius, le père d'Ophélie, qui jouait le rôle d'espion.

Le roi a décidé qu'Hamlet serait exilé en Angleterre; mais ses conducteurs portent un ordre secret de le faire mourir à son arrivée. Il pressent et découvre le stratagème, s*échappe sur mer et revient en Danemark. La pauvre Ophélie, devenue folle, chante de douces chansons, et se noie en tressant des Qeurs ; on creuse sa fosse au cimetière; Hamlet y arrive, et devant ces ossements des morts que font rouler les fossoyeurs , son humeur sombre se déploie en terribles accents d'ironie.

c Cette tète de mort avait une langue qui pouvait chanter. Comme cet homme la roule à terre tout aussi bien que si c'était la mâchoire de Gain qui commit le premier meurtre ! C'est peut-^tre bien la tète de quelque politique, que maintenant cet âne mène ainsi, tandis que vivante elle eût trompé Dieu peut-être; — ou encore la tète d'un courtisan qui savait dire: c Bonjour; cher seigneur! comment te portes-tu, bon seigneur? » — En voici une autre. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le crâne d'un homme de loi. Où sont maintenant ses subtilités, ses chicanes, ses questions si difficiles, ses clauses, ses finesses?— Celle-là, c'était la tète d'Yorick, le bouffon du roi... Hélas ! pauvre Yorick ! C'était un homme d'un esprit infini, d'une imagination accomplie. Il m'a porté mille fois sur son dos; et maintenant combien il répugne à mon esprit! Mon coeur se soulève à cette vue ! C'était là que souriaient ces lèvres que j'ai baisées tant de fois ! Où sont maintenant tes plaisanteries, tes saillies, tes chansons, tes élans de gaieté qui mettaient la table en joie ? Pas un man. 6

lin rire pour se moquer de la grimace que tu fais ; disparu, l'instrument du rire ! Va donc maintenant dans la chambre d'une dame , et dis-lui qu'elle se farde à un pouce d'épaisseur pour arriver à faire pareille figure; fais-la rire à cette pensée. »

Le frère d'Opfaélie, Laôrte, envoie défier Hamlet, et le roi qui assiste au combat , espère se débarrasser enfin par ce moyen du jeune prince détesté. Laérte a empoisonné la pointe de son fer, et le roi a fait préparer une coupe empoisonnée qu'on lui fera boire pendant la passe d'armes. C'est le dénoûment , mais il se fait par une hétacombe de morts; on dirait que le poète n'a pas trouvé d'autre moyen de se défaire de ses personnages, criminels ou malheureux. La reine coupable boit, sans le savoir, le poison préparé; Hamlet et Laërte se blessent mutuellement dans le combat; mais par un échange d'épées , c'est Laérte qui reçoit le coup empoisonné. Hamlet, du même fer, perce Claudius , puis il avale le reste de la coupe qu'a bue sa mère, et tombe expirant.

On peut dire que Shakspeare a travaillé ce drame avec une prédilection marquée, et que nulle part son génie n'apparaît plus vigoureux , plus individuel. Il y a mis certainement beaucoup de ses pensées intimes, de ses rêveries philosophiques, de ses préoccupations sur le monde présent et futur. Il faut voir aussi dans Hamlet l'expression de cette rêverie mélancolique particulière aux peuples du Nord, et que les Allemands ont revendiquée, en lui donnant pour type le Werther de Goethe. Il y a plusieurs points de communs entre ces deux héros romanesques » ces deux âmes maladives, repliées sur elles-mêmes, et succombant sous le poids du malheur. C'est donc avec raison qu'un critique allemand, Gervinus, dit qu'Hamlet a

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