‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 47 sur 191 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

doué surtout d'une haine profonde contre les chrétiens qui l'ont souvent humilié, appelé chien, et ont craché sur lui. Aussi quand le riche marchand Antonio, dans un moment critique, et pour obliger un ami, lui fait demander un prêt de trois mille ducats, pour trois mois, il consent, mais il fait mettre comme condition sur le billet que s'il n'est pas remboursé à l'échéance, il aura le droit de prendre sur son créancier une livre de sa chair, à l'endroit qu'il lui plaira de choisir. Antonio consent ; il prend cela pour une plaisanterie; il a de nombreux vaisseaux sur mer; il est sûr d'avoir des rentrées importantes; le marché est conclu.

Bientôt le juif triomphe ; Antonio est ruiné , ses vaisseaux ont fait naufrage ; sa vie est entre les mains de Shylock, qui ne fera pas grâce, et d'autant moins qu'il est au désespoir, parce que sa fille, Jessica, Ta quitté en empor* tant son or, pour suivre un gentilhomme vénitien.

< Je veux qu'on fasse honneur à mon billet. J'ai fait serment que mon billet serait acquitté. Autrefois tu m'appelais cMen sans raison aucune ; maintenant puisque je suis chien , prends garde à mes crocs !... Je veux qu'on fasse honneur à: mon billet, et ne veux pas t'écouter. On ne fera pas de moi un de ces imbéciles au cœur faible, aux yeux humides, qui, pressés par les instances d'un chrétien, secouent la tête, se radoucissent, soupirent et finissent par se rendre... Cette livre de chair que je vous demande, elle m'appartient; je l'ai achetée à un prix assez élevé; je la veux ! Si vous me la refusez , honte à vos lois ! »

Le jugement rendu par le tribunal est assez bizarre, et formeundénoûment joyeux; les droitsdu juif sont reconnus incontestables : « Mais, dit le juge, si en coupant la chair, ^ ta verses une seule goutte de sang chrétien , tes terres, tes

biens sont, d'après la loi de Venise, confisqués au profit de rËtat. Shylock, consterné de cet arrêt, accepte trois fois le montant du billet, mais il n*en aura même pas la valeur, car, d'après une loi de Venise , tout étranger qui a attenté à la vie d'un citoyen , perd tous ses biens, qui sont confisqués, moitié au profit de l'Élat, moitié pour celui dont il voulait faire sa victime.

Par une fiizarre invention du poêle , le juge qui a prononcé cette heureuse sentence est une jeune femme , l'aimable Portia, épouse de Bassanio, l'ami d'Antonio. Elle s'est déguisée en avocat, et s'est fait envoyer à la cour pour remplacer un savant docteur qui est malade. Les aventures de Portia forment l'intrigue de cette pièce : héritière d'une grande fortune, elle ne peut donner sa main, d'après la volonté de son père, qu'au prétendant qui aura choisi entre trois coffres laissés par lui, l'un de plomb, l'autre d'argent, le troisième d'or. L'un des coffres renferme le portrait de la belle, et c'est celui-là qui décidera de son sort. Le prince . de Maroc échoue en choisissant le coffre d'or; le prince d'Aragon est évincé en jetant son dévolu sur le coffre d'argent; Bassanio triomphe, en s'arrètant au coffre de plomb, où il trouve le portrait de Portia, laquelle avait, du reste, porlé sur lui ses préférences.

Shakspeare avait trouvé ce sujet dans les vieux conteurs italiens; mais le fond parait être d'origine orientale; un notaire florentin, Giovanni, l'inséra dans son Pécorone,

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