CHAPITRE VI
Shakspeare (suite). Ses drames historiques; leur caractère national. Le Boi Jean, Richard II, Henri IV : personnage de Falstaff. Henri VI, en trois parties. Richard III : caractère de Marguerite d'Anjou. Henri VIII. — Tragédies romaines : Conolan, Jules César, Antoine et Cléopdtre. — Drames fantastiques : le Songe d'une nuit d^été, la Tempête. Idée de ces deux pièces. — Sliakspeare oublié dans son pajs. — Le tliéfttre anglais sous Charles II. — La critique allemande et Shakspeare : son admiration sans bornes pour ce poète. — Shakspeare et la critique française.
Les drames historiques de Shakspeare occupent une place importante parmi ses œuvres, et méritent une attention spéciale. A côté des vives peintures du cœur humain, des passions qui Tagitent et l'entratnent, on y trouve l'idée patriotique et nationale, Tamour profond de son pays, Tadmiration pour tout ce qui touche à sa grandeur, dette préférence marquée pour l'Angleterre ne l'empêche pas d'être impartial pour ses personnages; s'il célèbre leurs qualités et leurs vertus, il ne masque pas leurs vices. Les crimes, les atrocités de plusieurs rois n'ont trouvé nulle part un peintre plus exact, plus effrayant de réalité. Le penseur, le philosophe reste encore supérieur chez lui au patriote ; il élève son jugement au-dessus des passions et des faiblesses humaines; avant tout il est observateur impassible; il burine l'histoire avec le stylet tragique pour l'enseignement de l'humanité.
n faut se rappeler que Shakspeare écrivait sous le règne
paisible et glorieux d'Elisabeth , à un moment où sa na-
lion, après la période sanglante de la guerre des Deux Roses, se recueillait dans un calme complet, pénétrée de ridée de sa grandeur, de son avenir, et développait les merveilleuses ressources de son commerce , de sa puissance maritime. Le théâtre , en reproduisant les drames sanglants de Tbistoire pendant le siècle qui venait de s'écouler, ne faisait que mieux ressortir les bienfaits de la sécurité présente. Ces tableaux, ces scènes historiques, où dominent le crime et la violence, c'est l'histoire en action , souvent triste , poignante , mais dont le spectateur pouvait tirer une moralité avec l'instinct naturel du bien et du vrai. Les anciens donnaient pour mobile à leur drame le Destin, la fatalité ; l'homme était poussé comme malgré lui au crime ou à la vertu. Dans le drame shakspearien, l'homme est libre; il se fait à lui-même sa destinée, selon qu'il choisit le trime ou la vertu; le jeu des passions donne ainsi à la scène un puissant intérêt; et la responsabilité des actes y produit la onction morale.
Ces drames historiques sont au nombre de sept ; composés à différentes époques pt sans ordre chronologique , ils forment pourtant un* eosèmblei un vaste cycle, dont toutes les parties se relient^ depuis le règne de Jean sans Terre jusqu'à celui â'Sfenrl VIII; il iv'y manque que le règne d'Henri VU, qui est pourtant indiqué par la suite des événements.
^ Le Roi Jean offre des situations d'un pathétique déchirant, gr&ce aux malheurs du Jeune Arthur, victime de l'ambition de son oncle, et à la douleur de sa mère, Constance, qui est peinte avec une profondeur navrante.
Dans Richard II, l'auteur nous montre un prince faible, un roi despote , qui prépare sa chute par des actes tyranniques, tandis que Bolingbroke, le héros de la pièce, gran-