CHAPITRE SIXIÈME
dit et s'élève à ses dépens; Richard inspire peu d'intérêt ; il repousse par ses vices et sa cruauté ; . quand le sceptre lui tombe des mains , il pleure et désespère ; on a pour lui plus de mépris que de pitié. L'intérêt final se porte sur sa femme , qui vient se jeter dans ses bras quand on le conduit à la Tour et demande à partager sa prison sans pou* voir l'obtenir. On sait que Richard fut assassiné dans son cachot. Bolingbroke lui succède sous le nom de Henri IV.
Dans les deux parties de Henri IV, Shakspeare a délaissé la chevalerie et les scènes politiques pour donner libre cours à sa verve satirique et comique. C'est là qu'il intro* duit ce personnage célèbre de Falstaff, un type complet dans le genre de Panurge et de Sancho. Falstaff est le compagnon de plaisirs du jeune Henri, héritier du trône ; c'est un gros et gras personnage, égoïste, gourmand^ grand buveur, menteur et fripon; il a tous les vices; il serait repoussant s'il n'avait de l'esprit; il amuse par ses boutades, ses railleries piquantes, ses réparties promptes et ingénieuses, son ironie, sa grosse gaieté. Shakspeare s'est complu dans la peinture de ce héros bouffon et sen^ snel;1l en a fait une création originale, vivante, un peu grotesque; c'est une des plus curieuses de son théâtre. Si Henri s'amuse de compagnie avec ce joyeux compère , s'il lui permet son franc parler, sa familiarité insolente, on sent qu'il le méprise , et qu'un instinct de dignité le fera sortir un jour de cette infériorité morale où il dégrade sa jeunesse. Quant à Falstaff, il mourra dans la peau du loup ; . il est trop avili , trop vicieux pour se réhabiliter jamais. Voici un échantillon des rapports établis entre le bouffon et le prince :
c Falstaff. — Quelle heure est-U, mon petit Henri, mon bon prince ?
« Henri. — Cela ne te regarderas; ton esprit chancelle, iroublé par les fumées du rhum que tu avales. Ce gros ventre que tu déboutonnes après le souper, et cette fatale habitude de ronfler sous la table quand tu as trop bu t'enlèvent le peu de bon sens que contenait ta cervelle. Que diable veux-tu faire de l'heure? Il te faut de bons chapons et non des horloges; de grosses bouteilles, et non des minutes... Le jour, la nuit, le matin, le soir sont pour toi même chose... La vie n'a pas d'heures pour toi.
€ Palstaff. — Tu as raison , le soleil m'inquiète peu. A nous autres , braves preneurs de bourses, chevaliers de la lune et des étoiles, que nous importe le blond Phébus? Mais dis-moi, cher prince de mon âme, quand tu seras roi, et que ta grandeur, ta magniBcencc, ta majesté , ta sainteté (si jamais tu es saint]...
< Henri. — Au fait , au fait ! voyons.
< Falstaff. — Je te dis donc que, dès ton glorieux avènement, un premier devoir t'est imposé. Nous autres, gardes du corps de la nuit, ne souffre plus qu'on nous appelle escrocs, filous, gibier de potence. Reconnais-nous pour gens d'honneur, gens de courage, suivants de Diane, favoris de la lune, gentilshommes des ténèbres, et nous volons...
€ Henri. — A la fortune ! Tu sais que Diane est la reine du flux et du reflux. Lundi soir, la bourse ou la vie , voilà le flux ; mardi matin , le gibet et le testament , voilà le reflux.
« Falstaff. — C'est triste, mais c'est vrai... Voyons, brave garçon, quand tu seras roi, laisseras-tu debout un seul gibet ? Cette vieille édentée, cette grotesque figure, ce magot rouillé, la loi, aura-t-elle le droit de tourmenter des gens d'honneur? Plus de juges, plus d'avocats. Dis à tous