‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 52 sur 191 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

dévotion, il n'offirait au drame qu'un intérêt médiocre. Mais à côté de lui se trouve Yolsey, le ministre habile et orgueilleux qui favorise ses passions pour le dominer, jusqu'à ce qu*il soit puni par une illustre disgrâce. Mais c*est Catherine d*Aragon , première femme de Henri , qui domine la pièce par ses malheurs , par la dignité , la douceur, la simplicité touchante avec laquelle elle les supporte. Elle défend jusqu'au bout ses droits avec une touchante éloquence ; et quand les paroles lui font défaut, elle se défend encore par ses larmes. Ce portrait de reine et de femme n*a rien de fantaisiste ni d'idéal, il est taillé dans la réalité de la nature et de l'histoire.

Il fallait beaucoup d'habileté pour tracer ce tableau historique du règne de Henri YIII sous sa fille Elisabeth, dont le caractère capricieux rappelait celui de son père. Shakspeare y réussit, grâce à une adroite flatterie; il montre au dénoûment la naissance d'Elisabeth, avec force présages heureux sur la gloire* qui lui est réservée.

Nous avons vu que la pensée de Shakspeare avait pris de l'essor à la lecture de Montaigne et de Plutarque; il y a puisé le goût, sinon la connaissance complète de Fantiquité; c'est là qu'il a trouvé le sujet de ses trois tragédies romaines, Coriolan^ la lutte entre les patriciens et les plébéiens; Jules Ciiar^ Rome dans sa grandeur et sa gloire, mais déjà asservie; Antoine etCléopâtre, le commencement de la décadence après la perte de la liberté. Si, dans ces pièces, il n*est pas toujours fidèle à l'histoire, il est toujours le grand peintre des caractères et du cœur humain : c'est là sa science et son génie. Une des particularités les plus curieuses de ces pièces , c'est la manière dont il met en scène le peuple, avec la familiarité triviale , la grossièreté même des conversations de la rue. Il y a loin de là à n. 7

la noblesse soutenue des entretiens classiques; mais Shakspeare aime à prendre la nature sur le fait, à la peindre dans toutes les situations, telle qu'elle est, sans la farder ni Fembellir; c'est en cela qu'il excelle.

Dans César, l'intérêt principal se porte sur Brutus , le chef de la conjuration qui met à mort le dictateur. C'est Brutus qui fait l'unité de la pièce; il est le héros patriote et populaire, le vengeur de la liberté. U est vrai qu'il hésite d'abord, qu'il répugne à verser le sang; mais il est poussé à l'action par Gassius , qui a plus de dé* cision et d'énergie. On admire beaucoup la scène où Porcia, femme de Brutus, le voyant inquiet, sombre et troublé , lui arrache le secret de la conspiration en se faisant une blessure, pour lui prouver qu'elle est capable de porter et de garder le secret de son époux. Voltaire en imitant cette pièce, est resté bien inférieur au modèle.

Notre esquisse des œuvres de Shakspeare serait incomplète si nous ne disions quelques mots des ses deux drames fantastiques, le Songe d'une nuit (Tété et la Tempéie^ œuvres gracieuses , légères , charmantes , où le poëte quitte la vie réelle pour se lancer dans les nuages de la féerie et du merveilleux. S'il avait besoin d'excuse pour s'être livré aux caprices de son imagination, il suffirait de se rappeler qu'au seizième siècle , ces vieilles croyances aux fées , aux nains, à la magie, étaient encore vivaces dans l'esprit populaire; la mythologie du Nord avait encore son prestige. On sait quel usage terrible il a fait des spectres et des sorcières; dans un ordre d'idées plus gracieux, il a voulu exploiter les superstitions populaires, et il l'a fait avec un charme puissant , montrant une fois de plus la souplesse merveilleuse de son esprit, et la puissance de ses facultés créatrices.

Page 1