CHAPITRE SIXIÈME
une fie possédée par une espèce de monstre sauvage, nommé Caliban , fils d'une sorcière. Prospéro , grâce à ses secrets magiques, soumet à sa volonté les éléments et les esprits de l'Ile ; il donne la liberté à Ariel , esprit aérien enfermé dans l'écorce d'un arbre, et cet être aimable, gracieu?[ , bienfaisant, se voue à exécuter ses ordres. Quant à Caliban, l'antithèse d'Ariel, Prospéro le dompte et l'asservit, mais sans pouvoir changer son naturel malfaisant et sauvage; Caliban obéit à la force surnaturelle de son maître, mais il le maudit et cherche à lui nuire.
Cependant Prospéro apprend par son art magique que son frère Antonio, Alonzo, roi de Naples, et son fils Ferdinand, naviguent non loin de son lie. II ordonne à Ariel de soulever une tempête qui les jette sur le rivage ; il veut corriger par le malheur ces âmes coupables. Ferdinand devient esclave à côté de Caliban; son père le croit enseveli dans les flots : c'est son châtiment. Miranda, dont la jeunesse s'est épanouie dans son lie avec les charmes les plus ravissants, Miranda a vu Ferdinand, l'esclave de son père; c'est le premier homme qui se soit offert à sa vue, sauf Prospéro et Caliban; elle se laisse entraîner, avec la grâce ingénue de l'innocence, à un sentiment qu'elle ignore. Prospéro fait naître à dessein cette passion naïve dans le cœur de sa fille; il sait qu'elle est partagée; mais il veut l'éprouver et la fortifier par les obstacles; il humilie à dessein le jeune homme dont le triste sort attendrit sa fille, et quand il les juge dignes l'un de l'autre, il réunit toute sa famille coupable, repentante, leur pardonne, unit Ferdinand à Miranda, et retourne à Naples avec eux , en déclarant qu'il va noyer son livre de magie.
En terminant cette pièce , Shakspeare , comme Prospéro, semble dire adieu à la magie de son art, et dans la force
de l'âge, au milieu de ses succès, riche de fortune et d'expérience, il va prendre sa retraite à Tombre de son mûrier, dans sa solitude de Stratford-sur-l'Avon.
La renommée de Shakspeare fut longue à se dégager des brumes de l'Angleterre, où même elle subit une éclipse momentanée. Il n'y fut apprécié à sa juste valeur ni de son vivant, ni de longtemps après sa mort. Après avoir fait la fortune du théâtre sous Elisabeth , il tomba dans l'oubli sous ses successeurs. La République ferma les théâtres qui blessaient la dévotion puritaine; ils se rouvrirent sous la Restauration, mais avec un débordement plus grand d'immoralité. Ce fut la vogue des pièces de Fletcher et de Beaumont : théâtre léger, superficiel, où l'intrigue l'emporte sur la peinture des caractères.
Sous Charles II domine l'imitation étrangère, le goût français, la tragédie classique, applaudie par les gentilshommes de la cour. Il n'y a plus que deux salles de spectacle, au lieu de dix-sept qui existaient sous Jacques I*'; de populaire, le théâtre devient aristocratique, imitateur, étranger à la nation. Shakspeare tombe alors dans l'oubli; il est trop barbare, trop irrégulier pour ces beaux esprits cultivés à la française. Si l'on reprend quelques-unes de ses pièces, on les arrange, on les mutile. Évelyn, en sortant de la représentation de Hamkt, dit que ces vieux drames ne sont plus à la hauteur du goût moderne. Enfin Dryden lui-même , malgré son goût pur et son admiration avouée pour Shakspeare, lui trouve bien des endroits faibles, et retouche plusieurs de ses rôles. Swift n'en parle jamais, et semble ne pas le connaître. Addison ne le nomme qu'une fois dans sa Rem»ê, le Sptctator, et encore, en passant. Pope fit une édition de ses œuvres, mais il semble le goûter médiocrement. Le peuple seul applau-