CHAPITRE SIXIÈME
dissait son poète national quand ses pièces paraissaient au théâtre. Cette longue éclipse dura un siècle.
Ce fut à un grand acteur, à Garrick, que Shakspeare dut sa résurrection , comme chez nous le théâtre classique dut un retour de vogue au talent éminent de Talma et de Rachd. La réaction commença vers la fin du dix-huitième siècle, et depuis ce temps le grand dramaturge a repris en Angleterre la première place , qui ne lui, est plus contestée.
Mais l'Allemagne a fait plus encore que l'Angleterre pour la gloire de Shakspeare. Longtemps rivée à l'imitation française, et n'ayant pas de théâtre national, elle se révolta contre des maîtres si contraires à son génie, et trouva dans Shakspeare le type qui convenait à l'esprit teutonique; elle l'adopta avec enthousiasme; ses critiques se livrèrent à l'analyse et à la synthèse de son œuvre , et en dégagèrent toute une théorie dramatique. Us dépassèrent de beaucoup les Anglais, et firent de ce théâtre longtemps méconnu l'expression la plus complète de l'art. Selon eux, tout y est beau, admirable, sublime; on découvre dans Shakspeare des vues profondes , un système d'ensemble auquel il n'a sans doute jamais pensé ; rien ne lui est comparable : Shakspeare est dieu.
Lessing, dans sa Dramaturgie, donna le branle à cet enthousiasme, et déprécia le théâtre français au nom de celui de Shakspeare, plus vaste, plus complet, plus humain, et même plus rapproché du théâtre antique ainsi que des règles d'Aristote. Mais au nom du romantisme naissant, il ne reconnut qu'une unité dramatique au lieu de trois : l'unité de caractère et d'intérêt. Herder continua cette croisade shakspearienne, et la jeunesse allemande les suivit avec enthousiasme. C'est sous cette impression
passionnée que Gœthe écrivit, à vingt-quatre ans, son premier drame romantique : Goetx de BerUchingen; voici comme il décrit lui-même l'influence à laquelle il obéit :
< Je ne me souviens pas qu*uu livre, qu'un homme, ou quelque circonstance de ma vie aient produit sur moi un aussi grand effet que les drames de Shakspeare. Ils semblent J'ouvrage d'un génie divin qui se serait rapproché des hommes pour leur apprendre de la manière la plus douce à se connaître eux-mêmes. Ce ne sont pas des poèmes : en les lisant, on se croit placé devant les volumes ouverts du destin , jouets d'un souffle orageux , agités par les terribles tempêtes de la vie, qui en bouleversent sans cesse les feuillets. Tous les pressentiments que j'ai jamais eus sur le genre humain et ses destinées, et qui, dès ma. jeunesse, m'accompagnaient inaperçus, je les trouve exprimés et développés dans Shakspeare... Les regards que je jetai à la dérobée sur ce monde m'excitèrent plus que toute autre chose à m'avancer vcre ce monde réel, à me mêler aux flots des destinées suspendues au-dessus des réalités, afln de puiser un jour, s'il était possible, dans la mer de la véritable nature, quelques coupes pleines, et de les distribuer du haut de la scène au public de ma
patrie. »
Schiller subit aussi le même charme, et quoi qu'il ait fait ensuite pour s'y soustraire et redevenir lui-même, tout son théâtre n'en porte pas moins l'empreinte du grand dramaturge anglais.
Schlegel , traducteur de Shakspeare , poussa encore plus loin l'enthousiasme. Profondément blessé de la supériorité française qui avait longtemps asservi l'Allemagne dans la littérature , et qui continuait cette domination par les armes, il se vengea en exaltant le mérite du théâtre an-