‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 56 sur 191 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

glais, et en déversant le mépris sur le nôtre. Selon lui^ notre système dramatique est faux ; Shakspeare est dans» la vérité de la nature et de l'art.

Ce sont donc les Allemands qui ont ouvert les yeux aux Anglais sur les mérites éminents de leur poète; aussi la critique anglaise, depuis un siècle, n'est-elle que l'écho de ce qu'ont dit les Allemands. Mais ceux-ci, à Torce de creuser le même sillon , et de vouloir attribuer à Shakspeare des intentions et des mérites sans bornes, sont tombés dans l'exagération, et ont fini par ne plus s'entendre. Le raffinement mène à la confusion, et l'excès devient un mal. Shakspeare n'est pas parfait : entre Voltaire, qui le traitait de barbare, et la critique allemande qui le divinise, il y a un milieu, une grande et belle place que cet écrivain occupe, et qui ne lui sera plus contestée.

Shakspeare a l'inspiration du génie; il en a aussi l'étendue, la profondeur; il embrasse toutes les faces du drame, depuis le tragique jusqu'à la pastorale et la féerie. n a une intuition du cœur humain qui étonne, une imagination ardente, tantôt sombre, terrible; tantôt vive, gracieuse, toujours d'une richesse, d'une variété inouïe. Lessing l'a peint d'un trait en disant : « Son théâtre est le miroir de la nature. » C'est en vain que la critique allemande veut lui prêter un système ; il n'en a pas d'autre que l'impulsion de son génie, qui le porle à peindre tout ce qu'il voit, à

exprimer tout ce qu'il sent : la beauté, la laideur; le sombre, l'horrible; la grandeur, la bassesse; tous les sentiments, toutes les passions du cœur humain; tous les contrastes; en un mot la réalité, l'humanité, la nature entière sous ses aspects les plus divers. Certes, cela suffit à la gloire d'un homme. S'il n'a pas égalé la perfection idéale des Grecs, il a créé un art qui n'appartient qu'à lui, et qui

reproduit admirablement le génie de sa nation. Ses défauts de style et de goût sont sensibles pour un Français qui le juge avec les idées reçues de son éducation classique, mais ils ne choquent pas de la même manière Fesprlt anglais ou germanique, élevé dans un autre milieu : de là cette divergence d'opinions et de jugements qu'on ne parviendra jamais à concilier.

Shakspeare est resté inconnu à la France pendant tout le dix-septième siècle-. Boileau ne parait pas avoir soupçonné son existence; s'il TeAt connu, il lui aurait certainement lancé toutes les foudres de sa critique. Au dixhuitième siècle, Voltaire, exilé en Angleterre, fut frappé de cette grandeur, et rapporta chez nous une impression favorable qu'il communiqua au public; mais quand il vit poindre l'admiration, il se repentit d'avoir placé le moiu/r^ sur r autel, et n'en parla plus que comme d'un sauvageivre. Cependant l'éveil était donné; le poMe anglais fut traduit par Letourneur, traduction de rhéteur infidèle, qui ne pouvait donner qu'une idée fausse et incomplète du modèle. Ducis s'empara bientôt des plus beaux drames de Shakspeare, les arrangea à sa manière, les tortura, les travestit en costume classique, et se fit applaudir dans Roméo, Macbeth, Hamlet, Othello et le Roi Lear. Mais ces imitations ne pouvaient qu'égarer encore l'opinion. Les travaux de madame de Staël, de Chateaubriand, de Villemain , donnèrent une idée plus juste du poëte anglais. La traduction de Benjamin Laroche , bien supérieure à celle de Letourneur, y contribua aussi beaucoup. Enfin, de nos jours, Ch. Hugo, fils atné du poète, a donné une traduction nouvelle qui parait reproduire plus fidèlement que toute autre le génie original et la langue si pittoresque de Shakspeare.

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