CHAPITRE VII
La Réforme en Angleterre. — Thomas Moms et Henri YIII. — Cour d^Élîsabetb. — Jacques I«'. Son don royal, — Charles I«r et Cromwell. — Milton : sa yie priYée et publique; ses traités et ses pamphlets. — Le Paradis perdu. Analyse de ce poème; ses beautés et ses défauts.
La réforme religieuse, prêchée en Allemagne par Luther, moine défroqué et mai-ié, trouva d'abord un adversaire en Angleterre dans le roi Henri YIII, qui lit un traité {Assertio septtm sacramentorum) pour défendre les dogmes catholiques contre les attaques du réformateur allemand. Il y soutint les indulgences, le purgatoire, l'autorité des papes et la divinité des sept sacrements; il s'attira une réponse injurieuse et grossière; mais le pape Léon X lui décerna le titre de Défenseur de la foi.
On sait quelle fut la suite de ce beau zèle, et comment, pour se livrer à ses passions désordonnées et divorcer avec sa première femme, Catherine d'Aragon, le roi rompit avec le Saint-Siège, et se proclama chef de l'église anglicane. La flère nation anglaise courba le front sous le despotisme odieux de ce tyran , qui épousa six femmes, et en envoya deux à l'échafaud. Le Parlement sanctionna tous ses sanglants caprices, et donna au peuple l'exemple de la plus honteuse servilité.
Les deux principaux écrivains de ce règne sont victimes de la cruauté de ce réformateur couronné. Le comte de Surrey, dont nous avons parlé, et qui avait pris Pétrarque pour modèle, périt sur l'échafaud pour quelques paroles
imprudentes. Thomas More, ou Morus, grand chancelier, qui avait refusé courageusement de reconnaître la supré* matie religieuse du roi, subit le même sort. C'était un grand caractère, un écrivain de mérite eu latin et en anglais. Son voyage à TUe fictive à* Utopie est resté célèbre, et rappelle la République de Platon.
Après HenriVIII et son successeur immédiat, Edouard III, le règne de sa fille Marie fut marqué par une réacti))n catholique et le supplice de Jane Grey. Elisabeth qui vint ensuite, fit prédominer la Réforme commencée sous son père , Henri , et employa à son tour la persécution religieuse. L'Irlande subit une oppression sanglante, tandis que les fêtes, les comédies, les ballets se succédaient à la cour. La reine aimait l'adulation, et ne se lassait pas d'entendre célébrer sa beauté et sa vertu, aussi équivoques l'une que l'autre. L'Angleterre grandissait par l'industrie, le commerce; mais le sang de Marie Stuart venait tacher les marches du trône. Ce fut l'époque glorieuse de Shakspeare : la tragédie courait les rues : il la saisit au passage, du droit de son génie.
Après Elisabeth , ce fut Jacques 1*, le fils de sa victime Marie Stuart, qui recueillit sa succession; par cet avènement, l'Ecosse est réunie à l'Angleterre : la guerre des deux races est terminée, et celte unité consolide la. puissance de la nation, qui n'a plus à craindre d'ennemis intérieurs; mais il lui faut encore passer par les convulsions des guerres civiles et religieuses.
Jacques I* était un esprit fort cultivé, mais un pauvre caractère : il poussa l'amour du savoir jusqu'au pédantisme. On a de lui plusieurs écrits, dont le principal est le Don royal {BasUicon dôron)^ dédié à son fils Henri; il y trace les devoirs d'un roi avec une justesse remarquable.
CUÂPITHE SEPTIÈME. 409
Jacques fit mourir sur Féchafaud le célèbre aTenturier Walter Raleigb , auteur de quelques poésies, et d'une ifirtoh-e unweritlk. Raleigh avait attaqué, malgré les ordres du roi , rétablissement espagnol de Saint-Tbomas , et fut sacrifié aux plaintes de l'ambassadeur de ce pays.
Le successeur de Jacques I*' fut son fils, l'infortuné Charles I*', Tictime de la révolte du Parlement et des habiles intrigues de Gromwell : il porta sa tète sur l'échafaud (1649).
Gromwell escamota la république au profit de son ambition, et devint maître absolu sous le titre de protecteur. On a recueilli ses discours et sa correspondance, il en ressort la preuve que Bossuet l'avait bien jugé, quand il dit, dans l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre : « Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre... » Comme orateur, Gromwell était diffus, verbeux, obscur; le fond de sa pensée, entortillée dans une phraséologie biblique de sermonneur, se dégage péniblement de son enveloppe.
Gette première période du dix-septième siècle, marquée par le fanatisme révolutionnaire, a produit un des plus grands poètes de l'Angleterre, Jean Hilton, secrétaire de Gromwell, et auteur du Paradis perdu. Hilton (1608-1674) était fils d'un attorney de Londres, et, fit de bonnes études littéraires à Gambridge. Son application lui donna de bonne heure des douleurs de tète et une faiblesse de vue qui aboutit plus tard à la cécité. Après avoir pris ses grades, il revint chez son père, qui habitait la campagne, et se livra pendant cinq années à l'étude opini&tre des auteurs grecs et latins; il apprit aussi plusieurs langues étrangères, et
plus tard Thébreu» le chaldéen, le syriaque; il cultiva aussi les mathématiques, la musique , l'escrime et s'essaya de bonne heure à versifier en latin et en anglais : Cornus ou le Masque, Lyeidas, V Allegro, le Penseroso, sont les premières productions de sa muse.
Milton voyagea ensuite en France et en Italie, puis revint se marier à Londres; il eut successivement trois femmes, sans jouir jamais d'un vrai bonheur domestique. Il avait embrassé la secte calviniste, et en politique il fut toujours ardent républicain; il soutint ses opinions dans plusieurs écrits où l'érudition se joint à l'âpreté du sectaire. Dans son traité sur la Réforme en Angleterre, il déverse la raillerie et le mépris sur l'épiscopat anglais. Sa première lemme l'ayant quitté, il voulut la répudier, et écrivit un lourd traité sur le Divorce; elle revint auprès de lui , demanda pardon, et donna naissance à trois filles. Quand il devint aveugle, ce sont elles qui lui il^rvaient de secrétaires, qui lui lisaient des livres hébreux ou grecs, et écrivaient ses vers sous sa dictée. Cette tâche les rebutait, et le poète se plaignait d'être maltraité, délaissé, volé même par elles de concert avec la servante. On raconte que l'une d'elles , Mary, apprenant qu'il allai t se remarier, aurait dit ces cruelles paroles : c Ce n'est pas une nouvelle que son mariage; une vraie nouvelle, ce serait sa mort. » Que de douleurs inconnues à ce foyer d'un grand poète!
Il faut signaler comme un de ses bons écrits en prose V Areopagitka, où il défend vigoureusement la liberté de la presse. Charles P' venait de mourir sur l'échafaud. Milton justiQa le régicide dans un écrit intitulé : Tenure of hings and magistrats (État des rois et des magistrats). Il appuya par des textes de l'Écriture cette doctrine subversive, qu'il a toujours été légal de faire le procès à ui^