CHAPITRE SEPTIÈME
mauvais roi, de le déposer et de le condamner à mort. Gromwell récompensa le polémiste qui appuyait si bien ses actes, il le fit nommer secrétaire latin du conseil d^État» et bientôt après se rattacha comme son secrétaire particulier. Quand parut YEikôn basiliké {Portrait royal), qui était comme le testament du roi Charles, et que l'on attribuait à ce prince, Milton, fut chargé d'y répondre, et composa YIconoela$te, où il appuie par de nouveaux arguments sa sanguinaire doctrine du droit des peuples au régicide. Ces insultes à un prince décapité, à un roi plus malheureux que coupable, montrent jusqu'à quel degré d'abjection et de cruauté le fanatisme de sectaire peut entraîner les plus grands esprits, et quel abus on peut faire de la logique. Attaqué par Saumaise , qui avait écrit un mémoire pour la défense de Charles I", il lui répondit par sa Défense du peuple anglais, et redoubla ses arguments aussi bien que ses Alences. Si Saumaise est pédant , dit Voltaire, Milton répond comme une bête féroce. Tels sont les ouvrages qui ont fait la réputation de Milton de son vivant; aujourd'hui l'on voudrait pouvoir les oublier, pour ne plus admirer que son génie épique.
Gromwell mort, Milton ne perdit pas ses illusions républicaines, et publia successivement quatre pamphlets politiques sans résultat. Richard , ombre de Gromwell , tomba sous sa propre nullité, et Charles II monta sur le trône. Milton quitta sa place de secrétaire, et fut un moment arrêté; Davenant, le poète royaliste, dont il avait sauvé la vie, le fit délivrer, et Milton s'ensevelit dans la solitude pour n'en plus sortir. C'est à cette retraite forcée que nous ' devons le Paradis perdu. Il l'avait commencé quelques années auparavant, mais son plan n'était pas bien arrêté; il avait d*abord songé à en faire une tragédie, dont le
canevas existe encore. Il s'occupait aussi d'autres travaux: la tragédie de Samioti, d'une valeur médiocre; un DiciiotMiùre latin, une Hisloire d^ Angleterre, arrêtée à la bataille d'Hastings.
< Hilton, dit Chateaubriand, traducteur littéral du Pciradù perdu, se levait à quatre heures du matin en été, à cinq en hiver. Il portait presque toujours un habit de gros drap gris; il étudiait jusqu'à midi, dînait frugalement, se promenait avec un guide, chantait le soir en s'accompagnant de quelque instrument; il savait l'harmonie et avait la voix belle. Il aimait passionnément la musique et le parfum des fleurs. Il soupait de cinq à six olives et d'un peu d'eau, se couchait à neuf heures, et composait lu nuit dans son lit. Quand il avait fait quelques vers, il sonnait et les dictait à sa femme ou à ses filles. Les jours de soleil, il se tenait sur un banc, à sa porte. D demeurait dans Bunkill-Row, au bord d'une espèce de chi^in. »
Ce fut à cinquante-neuf ans, en 1667, qu'il songea à publier son Paradis perdu; mais il eut de la peine à trouver un éditeur qui voulût s'en charger. D finit par le vendre à Samuel Symons pour vingt-cinq livres sterling; l'éditeur s'engageait à ajouter cinq autres livres après avoir vendu treize cents exemplaires. Plus tard , sa veuve reçut huit livres pour la cession définitive de la propriété : somme totale, 450 francs ; mais le génie ne se paye pas : il a pour lui l'immortalité.
Milton ne vit pas le succès de son poème ; il survécut sept ans à sa publication, et continua de travailler jusqu'à ia fin. n composa le Paradis reconquis, poème en quatre chants, qui est comme la suite du premier; malgré des beautés réelles, il est tombé dans l'oubli. Le Paradis perdu restait comme enfoui dans la boutique du libraire : un