CHAPITRE SEPTIÈME
douter des efforts qu'il a fallu pour nous porter si haut sur les ailes de Taigle, pour créer un pareil univers. »
Ce qui frappe dans ce poème épique, au milieu des bizarreries et des imperfections, c'est un caractère de grandeur et de sublimité incomparable. Milton s'est inspiré sans doute de la Bible, d'Homère, de Virgile, d'Ovide; il est savant et mystique; il se platt dans la subtilité des controverses; son style sent l'effort; il est chargé d'hébralsmes, d'héllénismes, de latinismes; c'est une sorte de langage babylonien, comme disait Johnson; on s'est moqué de cette artillerie qu'emploient les anges tombés dans leur combat contre le ciel, de ces démons changés en serpents qui sifBent leur chef. Boileau goûtait peu ce merveilleux chrétien qui offusquait son goût exclusif pour l'antiquité païenne :
Et quel objet enQn à présenter aux yeux
Que le diable toujours hurlant contre les deux?
Tout cela n'empêche pas qu'il y ait dans le Paradis perdu une conception puissante et originale* Le caractère de Satan, son orgueil foudroyé mais non éteint, son incurable désespoir, sa lutte gigantesque contre l'Éternel, tout cela est tracé en traits de génie* A cAté des sombres peintures de l'enfer, on trouve des tableaux ravissants de grftce et de pureté; tel celui du premier homme et de la première femme avant que le souffle impur du mal les eût flétris.
« Dans leurs regards divins brillait l'image de leur glorieux auteur, avec la vérité, la sagesse, la sainteté sévère et pure. Ils ne sont pas égaux , comme leur sexe n'est pas sembahle. Lui, formé pour la contemplation et le courage ; elle, pour la noblesse et la douce gr&ce séduisante; lui,
pour Dieu seulement; elle, pour Dieu et lui. Le beau large front de l'homme et son œil sublime déclaraient sa suprême puissance; ses cheveux d'hyacinthe, partagés autour de son front, pendent en grappes d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses larges épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend éparse et sans ornement jusqu'à sa svelte ceinture; ses tresses roulent en capricieux anneaux comme la vigne replie ses attaches , ce qui Implique la dépendance , mais une dépendance demandée avec un doux empire. »
Quand Adam succombe, et, après Eve, mange le finit défendu, c'est volontairement, et pour partager le sort malheureux de son épouse : cette faiblesse de l'époux est un trait de génie; toute cette scène solennelle est du plus haut pathétique.
On a remarqué que Milton n'est pas d'une orthodoxie bien exacte : il ne parle pas du Saint-Esprit ni de la Trinité; il ne représente pas le Fils comme coéternel au Père; il place sa création même après celle des anges. D suppose la matière éternelle , et conclut à une sorte de panthéisme spirituel : c Le Fils s'absorbera dans le sein du Père avec le reste des créatures : Dieu sera tout dans fout. » Milton s'était perdu dans le vague idéal de ses conceptions poétiques.
Nous avons une traduction en vers du Paradis perdu .c'est celle de Delilie, faite rapidement, avec élégance, mais peu exacte; il y en a plusieurs en prose; celle de Chateaubriand est un mot-à-mot véritable, mais l'élégance française y est sacrifiée au génie de la langue anglaise.