‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 65 sur 191 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

ornés et les plus distingués de son temps. D apprit les langues, les sciences, fit des voyages, connut le monde, et se dévoua à Charles II qui le chargea de diverses missions diplomatiques, dont il s'acquitta avec bonheur et distinction. Retiré dans sa terre de Moor-Park, il se livra à l'étude des lettres, et scjnit à écrire ses Mémoira, avec aisance, en homme d'esprit et de jugement. Il y raconte agréablement ses souvenirs, et aussi sa vie présente, son goût pour le jardinage, pour la doctrine d'Épicure, dont il suit les préceptes, heureux d'échapper dans sa retraite aux tracas du monde et des affaires publiques. Il écrivit encore une Introduction à l'Histoire d'Angleterre, des Mélanges, des Lettres qui sont curieuses. Il y avait pourtant plus de vernis que de fond dans ce bel esprit universellement admiré; Macauley lui reproche bien des bévues, et de grosses erreurs dans ses jugements littéraires.

François Bacon (1561-1626), baron de Yérulam, vicomte de Saint-Alban, grand chancelier d'Angleterre, nous ofTre le triste exemple d'un grand esprit uni au plus vil caractère. Dès l'ftge de seize ans, il avait parcouru toutes les sciences humaines, et formait le projet de donner à la philosophie une nouvelle base, celle de l'expérience, substituée à l'hypothèse où avait erré le moyen Age. Après un séjour en France où son père l'avait envoyé pour terminer son éducation, il entra aubarreau; la reine Elisabeth, qui depuis longtemps avait distingué son esprit, le nomma avocat à son Conseil extraordinaire. Le comte d'Essex, favori de la reine, voulut le faire nommer procureur général, mais il trouva une résistance invincible auprès de lord Cécil, qui détestait Bacon. Essex, toujours généreux, voulut dédommager son protégé, et lui fit présent d'une de ses terres. C'est ici que commence le rôle odieux de

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Bacon. Quand Essex, accusé de conspiration , comparut devant la haute cour, ce fut Bacon lui-même qui dressa l'acte d'accusation et porta la parole contre lui ; il alla plus loin 9 il écrivit un factum pour justifier la condamnation de son bienfaiteur. Une si vile conduite excita Tindig^nation générale : c'est en vain qu'il écrivit son apologie; il resta chargé de* la haine et du mépris public. Pourtant, grâce à l'influence que lui donnait son grand talent, il devint chancelier sous Jacques I*'; mais pour satisfaire ses goûts de dépense et d'ostentation , il fit trafic des places et des services qu'il rendait. Accusé de concussion, il s'humilia, avoua tout, et fut condamné à l'amende et à la prison. Le roi lui fit gr&ce par la suite; il termina sa vie dans l'étude et mourut dans la misère.

Rien n'a pu réhabiliter sa mémoire; mais la philosophie incrédule du siècle dernier a glorifié outre mesure ses doctrines, et il fout réduire à sa juste valeur cette réputation surfaite. Son premier écrit, en 1605, sur le Progrès dêsideneti, contenait le:germe des deux grands ouvrages qu'il publia plus tard en latin : De dignitaU et augmentis tcientiarum, et Novum Organum tcientiarum; son plan resta inachevé : il avait pour but la grande restauration des sciences {instauratio magna).

Bacon inaugure une méthode nouvelle pour la philosophie et les sciences. C'est celle de l'induction, de l'expérience, substituée à la dialectique et aux notions de Tentendement. C'est en cela qu'il devient le père de la philosophie expérimentale. Au fond, il jette la base du matérialisme , et se pose en adversaire du spiritualisme et de l'idéalisme. Voilà pourquoi il plaisait tant à Voltaire, à d'Alembert et à leurs amis, tous portés à substituer la matière à l'esprit. En poursuivant les conséquences de

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cette doctrine 9 qui n'admet d'autres vérités que celles de l'expérience, du fait matériel soumis à l'analyse et aux lois de la nature, on arrive à la négation de Dieu, de la conscience et de la morale. Bacon dit lui-même que < le spectacle de la natare ne conduit pas l'homme à la religion », et il veut que l'on sépare nettement la théologie de la philosophie. C'est tout simple ; si Dieu ne peut être prouvé par l'expérience, la théologie, science de Dieu, n'a rien à voir avec la philosophie dont l'expérience est l'unique guide. U n'y a pas loin de Bacon aux positivistes et aux libres penseurs de notre temps, qui déclarent que Dieu est une hypothèse, et que le surnaturel ne peut être l'objet de la science.

Aussi il faut voir à quelle morale aboutissent ces ad^er- ^ires de la métaphysique et du spiritualisme. Bacon , qui avait traîné son bienfaiteur sur l'échafaud , et vendu ses ftervices à beaux deniers comptants, se courbait avec une plate adulation devant les princes : il en donne même la théorie et le conseil : « Saisissez avec soin toutes les occasions où votre service peut être agréable au prince; ... si TOUS lui avez déplu, rejetez adroitement votre faute sur les autres. » Voilà un des flambeaux de la philosophie matérialiste.

Thomas Hobbes (1588-1679) n'a pas une doctrine plus consolante ni plus morale : tous ses ouvrages concluent au matérialisme en religion , à l'absolutisme en politique. Il est bien vrai qu'il n$ professe pas ouvertement l'athéisme, qu'il parle souvent de Dieu et cite l'Ëcriture sainte; mais comme il soutient qu'on ne peut rien connaître de Dieu ni de ses attributs, et qu'il n'y a point de substances qui ne soient étendues , c'est-à-dire matérielles; comme il ajoute que la sensation est la source de toutes nos connaissances,

et que les forces physiologiques sont en nous les seules causes d'activité, on doit en conclure que la spiritualité n'est qu'une illusion, et que la matière seule existe. Sa théorie sociale découle de la même source : l'homme est naturellement mauvais; son intérêt le rend égoïste, le met en guerre avec ses semblables; mais comme cet état d'hostilité est contraire à l'intérêt du genre humain, pour vivre en société, les hommes ont abdiqué leurs droits, et les ont remis à un maître, à un chef, magistrat ou souverain, lequel doit jouir d'un pouvoir absolu. Hobbes est monarchiste, et veut que le monarque soit maître de la vie, des biens, de la conscience, des opinions de ses sujets : tout lui appartient; son pouvoir est sans limites : c'est la déification de la tyrannie.

Voilà les doctrines enseignées par Hobbes dans ses ouvrages de philosophie et de politique, de la Nature de thomme, du Citoyen, du Corps poliUqve, le LMaihan. Ce dernier ouvrage , le plus considérable , résume tous les autres, et les soutient par de nouveaux arguments. On voit à quelles conséquences absurdes le matérialisme peut aboutir, et comme il fait bon marché de la liberté humaine.

John Locke (1632-1704) avait le sens plus droit et l'esprit plus. élevé que les deux précédents; il était même profondément religieux , et il a démontré l'existence de Dieu dans de fort belles pages; mais les erreurs fondamentales de sa philosophie n'en ont pas moins contribué , par les conclusions de ses disciples, à répandre et à consolider le matérialisme en Angleterre comme en France , où ses ouvrages ont eu un grand retentissement. L'étude des sciences naturelles et de la médecine lui fit adopter la méthode expérimentale, à laquelle il attacha trop d'im-

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