CHAPITRE NEUVIÈME
la France. Sous son règne , les victoires de Marlborough et du prince Eugène mirent en échec le trône de Louis XIY. Par le traité d'Utrecht , l'Angleterre recueillit le fruit de tant d'efforts et de sang répandu : Louis XIY abandonna la cause des Stuarts, et la maison de Hanovre fut appelée ^u trône dans la personne de Georges I*'.
La révolution politique produisit peu à peu en Angleterre un changement dans l'esprit public dont la littérature subit les influences : ce n'est pas que les mœurs se soient rapidement relevées de la dégradation que nous avons signalée plus haut; la corruption politique fit au contraire des progrès sous Walpole, ministre tout-puissant de Georges I*' et de Georges II. G* est lui qui se vantait de savoir le prix de la conscience de chaque Anglais. Quant au peuple, il était toujours grossier, turbulent, et son pen* chant à l'ivrognerie accrut encore son abrutissement. Le gin » cette boisson populaire et malsaine, fut inventé en 1684, et un demi-siècle après, un rapport officiel constatait qu'il s*en consommait sept millions de gallons (trente et un millions de litres) par année.
L'esprit anglais est froid, méthodique et raisonneur. Le rationalisme protestant trouva en lui une base sérieuse , et chacun l'arrangeant à sa guise , d'après le principe de la libre interprétation , il se dissémina en une foule de sectes. La religion épiscopale resta la religion dominante» officielle, politiquement organisée; mais toutes les sectes se réunissaient dans une haine commune, celle du papisme. Ce préjugé enraciné fut tellement violent et durable que, malgré l'esprit libéral répandu dans la constitution anglaise , c'est à peine si de nos jours la liberté de conscience a pu être reconnue aux catholiques, témoin l'oppression séculaire et systématique de la fidèle Irlande.
Dans les hautes classes et dans la littérature rincrédulité domina : c'était le fruit naturel de cette liberté de penser et d'interpréter qui laissait la raison sans guide. Lord Chesterfleld donnant des conseils à son fils à son entrée dans le monde, lui recommande avant tout d'avoir des manières et de chercher le succès; de morale, point. Être galant, aimable, plaire et réussir, c'est l'important. « Point de religion en Angleterre , disait Montesquieu : quatre ou cinq de la Chambre des communes vont à la messe ou au sermon de la Chambre ; si quelqu'un parle de religion , tout le monde se met à rire. » Et ailleurs, il fixe ce trait de caractère qui n'a pas changé : c En France , je fais amitié avec tout le monde; en Angleterre, je n'en fais avec personne. Il faut faire ici comme les Anglais , vivre pour soi , ne se soucier de personne , n'aimer personne et ne compter sur personne. »
Les libres penseurs donnent le ton à la société ; la doctrine de Bacon, de Hobbes et de Locke, portait ses fruits. Hume, poussant la conclusion aux conséquences extrêmes, arrive au scepticisme absolu ; il va jusqu'à douter de l'existence du monde extérieur , à plus forte raison de l'Âme et de Dieu. C'est à cette école que se forma l'incrédulité de GoUins , de Tyndal , de Bolingbroke , de Toland ; et quand Voltaire, ce railleur sans vergogne, passa en Angleterre, il trouva dans cette société des armes toutes préparées pour ses attaques audacieuses contre le christianisme.
Il ne faut pourtant pas croire que la nation entière fût pervertie à ce point, et que l'irréligion fût descendue dans tout le corps social. Il y a dans la masse, et surtout dans les classes moyennes , un instinct moral et religieux qui n'a pas fait naufrage; le fond est chrétien, et réagit contre le mauvais exemple. On lit de bons ouvrages, quoique