CHAPITRE NEUVIÈME
froids et monotones ; la prédication est suivie , on l'écoute et Ton en profite. Les écrivains incrédules sont réfutés maintes fois avec autorité, sinon avec un grand talent; et comme la foi est un besoin de l'&me , toujours avide de vérité et de lumières, le progrès moral s'accomplit, lentement il est vrai , et la sève puissante de cette nation y retrempe ses forces pour poursuivre ses grandes destinées.
Depuis Shakspeare jusqu'à la période actuelle, c'est-àdire depuis Elisabeth jusqu'à la reine Anne, nous n'avons trouvé qu'un grand nom en littérature, celui de Milton : tout le reste n'a qu'un talent moyen, et se traîne dans la médiocrité. La période suivante, quoiqu'elle offre un progrès dans l'art d'écrire, une facilité, une élégance incontestée, n'est pas plus marquée au coin du génie; l'originalité lui fait défaut : une sorte d'uniformité monotone, un style de convention, voilà ce qui règne universellement dans les vers comme dans la prose; le niveau s'élève ou s'abaisse selon le degré de talent de chaque écrivain, mais rien ne sort vigoureusement de la ligne commune; le même art préside à toutes les compositions de l'esprit ; c'est un moule qui reproduit sans cesse les mêmes formes, dans un langage apprêté, élégant, correct, essentiellement monotone. Le lieu commun domine, artificiellement paré, orné d'antithèses. Pope est le type le plus complet de cette manière d'écrire.
Alexandre Pope (1688-1744) fut poète pour ainsi dire dès l'enfance, puisqu'à douze ans il avait composé son Ode à la iolUude, dédiée à Dryden , son maître , et qu'à seize ans, il écrivait des Pastorales dont le style est resté un modèle classique. Son père, marchand drapier de Londres, s'étant retiré avec une honnête fortune, lui fit donner une excellente éducation. Outre les études classiques. Pope
apprit le français et l'italien; il se mit à lire avec passion les auteurs anciens et modernes, les meilleurs critiques, choisissant avec goût ses modèles, Dryden et Boileau, et «'exerçant à imiter le fond comme la forme de leurs écrits, josqu^à ce qu'il se fût formé un style.
Faible de complexion, cbétif et contrefait, Pope n'eut point d'enfance, au moins pour l'esprit, car pour le corps il vécut pour ainsi dire dans les langes, tant il fallait donner de soins à cette frêle santé, que dérangaient parfois des excès de gourmandise enfantine. Cette yie obligée de retraite et d'étude lui permit de cultiver ses heureuses facultés, il concentra sa force sur les vers, sur le style, objet de son culte, et dont il pénétra tous les secrets : tours ingénieux, images brillantes, épiihètes heureuses, rhylhme cadencé, voilà à quoi il vise, et ce dont il fait provision dans sa tète : sorte d'encyclopédie poétique applicable à tout sujet. Ainsi armé en guerre, il ne craignait plus personne dans les sentiers du Parnasse, et d*emblée il arrivait au premier rang, au moins comme versificateur habile, car il a peu d'invention, et il n'a pas abordé les grands sujets, de crainte sans doute d'y échouer.
A peine Agé de vingt et un ans, il publie son Essai sur la criliqtu, sorte d'art poétique à la manière de Boileau ; ce jeune homme est déjà mûr; il a vieilli avant l'âge; son goût est juste et pur; il est expert en l'art d'écrire, il en donne les préceptes, et il juge les auteurs en maître con* sommé.
C'est encore Boileau qu'il suit dans la Boucle de cheveux enlevée, petit poème héroï-comique qui rappelle le Lutrin. Le sujet est une aventure qui avait fait un certain bruit dans la société élégante, et avait brouillé deux familles. Lord Petre avait coupé une mèche de cheveux à Miss