CHAPITRE NEUVIÈME. U
études de droit , qui le menèrent au doctorat à Tftge de trente-huit ans. Son début fut une épttre & lord Lansdown, où il célébrait une promotion de douze pairs faite par la reine Anne. Bientôt après il célèbre Tavénement de Oeorges I** ; sa plate adulation s'adresse successivement au roi, aux ministres , aux grands seigneurs, sans distinction de vertus ou de vices : il la prodigue à un homme corrompu , sans honneur, le marquis de iWarton ; il se met aux pieds de Walpole, ce grand corrupteur des consciences , et en obtient une pension de deux cents livres, n compose des Satires*^ où il a soin de louer les puissants et d'écraser les infimes : double l&cheté qui lui rapporte. A l'avènement de Georges II , nouvelles louanges pour le soleil levant : ce prince le nomma son chapelain , mais ne lui accorda qu'une mince prébende , malgré des dédicaces réitérées au roi et à la reine; on était fatigué de ce con- <:ert louangeur et intéressé.
Après quelques années de bonheur domestique, qu'il trouva dans son mariage avec la veuve du colonel Lee, Toung éprouva de violents chaginns , qui donnèrent à sa muse une direction nouvelle et de plus nobles accents. Sa belle-fille, sur le point d'épouser le jeune lord Palmerston, fut atteinte d'une maladie de poitrine ; il la conduisit dans le midi de la France , à Montpellier, où elle mourut bientôt , et après elle son fiancé. Sa femme ne tarda pas à les suivre dans la tombe. Young exhala sa tristesse profonde dans un poème de dix mille vers, intitulé Pensées nocturnes [NighCs Thaughês)^ où il y a des accents de vraie douleur, au milieu d'une rhétorique artificielle et déclamatoire. La
* VAmour de la renommée, passion universelle, recueil de sept «ftttres.
pensée qui domine dans les Nuiis est à la fois chrétienne et philosophique : la vie, la mort, Timmorlalité » le néant des choses d'ici-bas » la douleur qui fait le fond de l'existence 9 l'aspiration vers une vie meilleure, sanction et récompense de la vertu, voilà les sujets que le poète creuse de mille manières, avec une puissante analyse psycliologique , se noyant dans sa douleur, et poursuivant jusqu'aux dernières limites l'idée de l'impuissance et du néant humain. Une mélancolie profonde plane sur l'œuvre entière; elle se perd dans le vague de la rêverie , et fatigue par sa monotonie déclamatoire. Il y a de belles pages descriptives, de grands sentiments , de nobles aspirations ; parfois aussi des images forcées, grotesques; un bizarre mélange qui surprend et touche peu. La vraie douleur n'a point cette éloquence apprêtée , cette pompe d'expressions et ce raffinement de langage : elle est simple, et Young ne l'est pas; on voit trop qu'il se drape dans son chagrin, et qu'il en fait parade.
Cependant il a fait école : cette mélancolique langueur, résultat des passions trop vives et du désenchantement qui accompagne les civilisations avancées, répondait à un besoin de Tépoque ; on y prit goût, en France et en Allemagne plus encore qu'en Angleterre. Werther et René procèdent de là : Young contient en germe Lamartine , et tous les poètes pleureurs dont l'Europe a été inondée peu* dant un demi-siècle. Cette littérature du désespoir et du spleen est un mauvais modèle ; elle affaisse l'âme au lieu de lui donner de virils élans. Mais la douleur ne tue pas toujours les poètes , surtout quand elle n'est qu'une machine poétique à eCTet. Young vécut de la sienne jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Ses derniers ouvrages furent un Poème iur latiluaiiondu royaume, où il attaque avec vigueur