CHAPITRE NEUVIÈME. U
c est si ignoble qu'elle descend jusqu'à s'en prendre à la c folie et à la lâcheté du peuple esclave parmi lequel € je vis. »
Au lieu de trouver dans la vie intime une compensation à ses luttes politiques, Swift n'y rencontra que des chagrins encore plus poignants. Une jeune fille charmante , qu'il avait élevée, s'était attachée à lui et fut payée de retour : c'était Esther Johnson , fille de l'intendant de sir William Temple ; il l'a célébrée souvent dans ses poèmes sous le nom de Stella. Après seize années de constance et de tendresse partagée, il l'épousa, mais en secret, et ce mariage qui devait faire leur bonheur devint la source de chagrins perpétuels ; Stella en mourut au bout de douze années. Quelque temps avant cette union malheureuse, une autre jeune fille , riche et romanesque , s'était éprise du doyen, à cause de son esprit; c'était une Hollandaise, miss Yaubomrigh; elle lui offrit sa main, et sur son refus elle tomba malade de langueur et mourut. De cette passion malheureuse est née un poème allégorique sous le nom de Cadmus et Vanessa; il est écrit avec élégance et facilité, mais dépourvu de poésie réelle : Swift est trop positif pour avoir la veine inspirée.
Ses dernières années furent tristes, minées par le chagrin et l'apoplexie; sa tète se perdait, il se sentait arriver à la fblie, et, par testament, il légua son bien pour bâtir un hôpital de fous.
Parmi les nombreux pamphlets qui sont sortis de cette plume féconde et acrimonieuse, on distingue surtout les Lettres du drapier. Swift prend le pseudonyme d'un drapier comme Courier signait Paul Louis, vigneron. Moins fin, moins délicat que le pamphlétaire français, il est aussi acerbe, aussi violent que lui. Il s'agissait d'attaquer un
monopole accordé en Irlande à un certain William Wood pour frapper et répandre cent huit mille livres de monnaie de cuivre, à un moment où la monnaie divisionnaire faisait défaut. La mesure en question n'avait rien d'illégal ni de déloyal, mais elle déplut au doyen, et il sut la présenter sous des couleurs tellement irritantes qu'il ameuta le peuple irlandais, tout le petit commerce; le gouvernement fut obligé de reculer; il retira sa monnaie et paya une indemnité pour sa concession. Swift gagnait, par ses invectives, une énorme popularité ; il avait fait le mal et il était content.
La même ironie Apre et dure se retrouve dans tous ses pamptilets, dans son Esprit public des whù/s, dirigé contre Steele, où il le déchire impitoyablement; dans son Court portrait de lord Wharton^ où chaque période, sous une feinte politesse, est froide et acérée comme une lame d*acier. Fort et concentré, Swift ne s'emporte jamais; la colère est l'arme des faibles : elle irrite en dépassant le but. Pour lui, impassible en apparence, il paraît sûr de son droit et ne laisse qu'entrevoir cette haine implacable qui est le fond de sa nature orgueilleuse. En le lisant, on pense souvent, comme contraste, à Beaumarchais, dont les Mémoires ont toujours, dans leur plus grande vivacité , quelque chose de fin, de spirituel, d'aimable, qui prévient en sa faveur. On peut admirer Swift, mais on ne peut l'aimer.
D*ailleurs quelle conviction avait cet écrivain? Aucune autre que celle de son mérite personnel, de sou dédain pour les autres, de son mépris pour l'humanité. En politique, il est tour à tour whig ou tory, selon le parti qu'il est de son intérêt de défendre. Sous la protection de William Temple, il combattait pour les whigs; c'est pour