CHAPITRE NEUVIÈME
monde opposé , chez les géants de Brcd^dingnah, qui n*ont pas moins de six cents pieds de haut, ayec toute une nature analogue autour d*eux; le nain de la reine est haut de trente pieds : c'est Thumanité vue par les deux bouts de la lunette. Le roi de ces géants, monarque sage et pacifique, a de la peine à comprendre le récit que lui fait Gulliver de la manière dont les hommes vivent en société» se gouvernent et s'égorgent mutuellement dans les com*
bats, et il en conclut qu'il n'y a pas sur la terre de plus
odieuse vermine que de tels habitants. Nous passons en* suite dans l'Ile volante de Laputa, habitée par des philosophes adonnés aux mathématiques et à la musique. Dans la contrée de Balnibarbi, il nous montre des utopistes, des faiseurs de projets, une parodie de nos graves académies. Le trait dépasse souvent le but, et les grossièretés qui l'accompagnent ne sont pas de bon goût. Un dernier pays nous apparaît, c'est celui des Houyhnhnms, dont les chevaux sont les maîtres, tandis que les hommes, sous le nom de yàhmu, y sont esclaves, et doués de la perversité, de la bassesse la plus ignoble. Ce n'est plus un portrait satirique, c'est une caricature odieuse. Voilà où l'excès de la haine et du mépris a conduit un écrivain doué d'un grand talent, mais qui s'est plu à ne voir que le côté bas et misérable de l'espèce humaine.
Swift est donc un misanthrope, qui n'a vu dans ses semblables que matière à sarcasmes et à dénigrement. Il perdit à cette osuvre ingrate et passionnée le bonheur de l'âme, qui ne vit que d'aliments généreux, et le repos de l'esprit, car le sien s'affaissa sous son propre poids. Un jour qu'il regardait un grand chêne dont la cime avait été découronnée par la foudre, il s'écria : c Je serai comme cet arbre, je mourrai par la tète. » En effet, il per^
dit la mémoire ; il avait des douleurs de tête intolérables; puis survint une sorte d*hébétement, voisin de la déraison, de l'idiotisme : il passa ainsi neuf années avant de s'éteindre, n fut enterré dans son église de Saint-Patrick; voici la traduction de son épitaphe, composée par lui-même :
Gi-gtt Jonathan Sviàft, dont Tardente colère
Ne peut plus déchirer le cœur sous cette terre. ,
Thomas Gray (1716-1771). La poésie lyrique en Angles terre n'a pris une forme élégante et classique qu'au dixhuitième siècle, où des poètes de mérite la cultivèrent avec succès. Th. Gray est surtout connu par sa belle élégie le Cimetière de campagne, traduite dans toutes les langues, et en France par J. Ghénier. M. de Fontanes en a fait une heureuse imitation dans son Jour des maris. Gray a mis dans cette pièce toute la solennité religieuse, le sentiment, l'harmonie que comportait un tel sujet; la forme en est simple et majestueuse, la pensée pleine et forte, avec une richesse de style qui n'exclut pas la concision. Les Odes de Gray, peu notnbreuses, offrent des beautés analogues; il pousse trop loin le goût de la sobriété et de la concision : de là un peu de sécheresse. L'ode intitulée le Barde est une conception remarquable; il y représente le dernier des bardes, qui seul a échappé au massacre ordonné par Edouard !*'• Du haut d'un rocher, il entonne un chant suprême, prédit au roi cruel les destinées funestes de sa race, et se précipite dans les Qots.
William CoUins (1720-1756) est, avec Gray, un des premiers talents lyriques de ce siècle; Gray a plus d'art, mais Gollins a plus d'inspiration vraie; il eût pu s'élever trèshaut si la débauche n'eût énervé son Ame, pour le conduire à la folie et à la mort à l'Age de trente-«ix ans.