CHAPITRE DIXIÈME
Plusieurs libraires firent appel au saToir de Johnson, en lui proposant la composition d'un Dictionnaire de la langue angUnse; cet ouvrage lui coûta sept années de labeur, et il est considéré comme un chef-d'œuvre. Les Anglais n'hésitent pas à le mettre au-dessus de notre Die^ lionnaire de P Académie, qui a coûté tant d'années de tra- Tail à ce docte corps. La partie étymologique laisse pourtant à désirer, parce que les recherches de la philologie ne s'étaient pas encore étendues sur les dialectes geimaniques.
Au milieu de ce grand travail, Johnson se mit à publier un journal dans le* genre du Spectateur, ce fut le Rambler [Bôdeur)^ où il prit pour modèle Addison et Steele, sans les égaler. Il n'a pas la même grâce, la même aisance; malgré le bon sens, la science et la dignité dont il fait preuve, il fatigue souvent par la monotonie, l'excès des images et la recherche de l'expression ; il déclame au lieu de causer avec son lecteur : on dirait un professeur enseignant du haut de la chaire; aussi n'a-t-il pas atteint la popularité des autres essayists, qui connaissaient mieux que lui le monde et la société. Les mêmes remarques s'appliquent à un autre journal publié plus tard, ïldlcr (Faifîéant).
Le conte oriental intitulé Ratselas, qu'il composa en huit jours, rappelle par le ton satirique ses imitations de Juvénal, et se distingue par la finesse et l'originalité.
Son dernier ouvrage, et l'un de ses meilleurs, est la Vie des poëtei anglais. Il est loin d'être complet, quoiqu'il se borne aux écrivains classiques, à ceux qui se sont formés sous l'influence latine, française et italienne, depuis Gowley jusqu'au temps où vivait, l'auteur. Johnson y a fait preuve d'une critique solide et supérieure; personne n'a mieux parlé de Dryden, de Pope et d'Otway, ni mieux II. 41
apprécié la haute valeur poétique de Milton, mais il a méconnu les qualités pittoresques et originales de l'école romantique; il n'a d'éloge que pour la poésie où la raison domine» il dédaigne celle où fleurit et brille l'imagination. Dans son édition des QSucrei de Shakipeare, tout en rendapt justice au génie de ce grand poète, il reste froid pour les plus riches productions du drame romantique.
Le roman anglais n'a eu son éclosion qu'au dix-huitième siècle, tandis que FEspagne, Fltalie et la France s'étaient déjà distinguées en ce genre pendant les siècles précédents, mais chacune avec des formes particulières, selon le génie de la nation. Le roman, étant la peinture plus ou moins réelle de la vie humaine, représente, mieux qu'aucun autre genre de littérature, les mœurs, les tendances, l'état des esprits d'une société. Il prend ses héros dans la vie ordinaire, les fait agir et parler selon la vérité ou la vraisemblance, cherche à intéresser par la nouveauté, le piquant des situations et du récit. Il tend à satisfaire ce besoin qu'a l'esprit humain, à tous les âges, À toutes les époques, de raconter et d'entendre raconter : plaisir universel, toujours ardent et jamais assouvi. De là cette vogue générale du roman, qui ne fait que s'accroître k mesure que l'instruction se développe et que les sociétés mûrissent. Quant aux inconvénients, aux dangers du roman, ils sont nombreux et faciles à comprendre. Ce n'est pas ici le lieu de les énumérer ; le principal, c'est de fausser l'imagination, de donner de la vie à un idéal qui en fait prendre en dégoût les tristes réalités, et de creuser ainsi un abîme dans les cœurs trop tendres, dans les esprits que la ferme raison ne sait pas guider.