‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 86 sur 191 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Mais il faut rendre cette justice au roman anglais, qu*il est aussi peu romanesque que possible. Destiné à des esprits sérieux, positifs, observateurs, il aime à peindre la vie réelle plutôt que la fantaisie et l'idéal. Il s'évertue à étudier les faits, à dessiner les caractères; il n'exalte pas la passion, il l'analyse, pèse les motifs et donne des plans de conduite : son caractère dominant est l'observation.

Daniel Defoê (1663-1731). Il n'est personne qui n'ait lu le chef-d'œuvre de cet immortel écrivain : Robinson Crusoé. Ce récit a amusé notre enfance, et toutes les scènes si vives, si attrayantes, si vraies, qui nous montrent ce marin confiné dans une île déserte, sont restées présentes à notre esprit; ce sont des impressions ineffaçables.

La jeunesse ignore souvent le nom même de l'écrivain qui l'a tant charmée; elle connaît le livré et elle oublie l'auteur. Elle sait encore moins que, fils d'un boucher, il essaya d'abord de plusieurs carrières ; qu'il fut fabricant de tuiles, bonnetier; qu'il s'élança de sa boutique, négligée et en faillite, dans la mêlée politique et littéraire; qu'il fit des pamphlets, attaqua le gouvernement, et fut condamné au pilori, à la prison, à la perte de ses oreilles. Rien ne l'arrêtait; il composa un Hymne au pilori, faisant appel au public du châtiment qu'il avait subi pour la cause de la liberté. Dans sa prison de Nevrgate , où il resta deux ans, il continait d'écrire et publiait la Rmme, où il continuait d'attaquer l'arbitraire et la tyrannie dont il était victime. Il paraît qu'on reconnut pourtant son honnêteté et son mérite, puisque le gouvernement de la reine Anne lui donna une mission en Ecosse dont il s'acquitta avec zèle et conscience : il s'agissait de travaiUer à l'union des deux royaumes. Mais il continua d'écrire des pamphlets, et retourna en prison

avec une amende de huit cents livres. La reine lui fit grftce, à la demande du comte d'Oxford , qui n'avait cessé de le protéger, et il eut le bon esprit de renoncer à cette polémique dangereuse, pour se consacrer à un genre de littérature où il devait trouver, sinon la fortune, au moins le repos et la célébrité.

C'est en 1719 qu'il publia son Bobinson, ce livre inimitable, qui semble toujours neuf et vrai, tant il est taillé dans le vif de la nature. On lui a contesté l'invention du sujet, en prétendant qu'il n'aurait fait qu'amplifier la narration du matelot Alexandre Selkirk, abandonné seul pendant plusieurs années dans l'tle Juan Fernandez. Il paraît reconnu que l'aventure réelle de ce matelot a servi de point de départ au récit de Robinson , mais rien n'est venu prouver que la gloire de cette composition ne revienne entièrement à Defoê.

Quel est donc le mérite de ce livre si attachant, si saisissant, dont l'intérêt est irrésistible? D'abord il est simple, sans prétention ; il ne vise pas à l'effet, le style est celui de la conversation, c'est la nature prise sur le fait, sans arrangement ni artifice; les faits se présentent et s'enchatnent d'eux-mêmes, tels qu'ils ont dû arriver. L'art de l'écrivain ne se fait jamais sentir, c'est comme un journal de voyages; tout y est relaté avec une exactitude rigoureuse et l'illusion est complète; la réalité est là, sensible, palpable. Il n'est pas jusqu'aux négligences, aux répétitions, aux longueurs, qui ne servent à entretenir cette conviction du lecteur que les choses ont dû se passer ainsi et que tout cela est vrai.

Après l'immense succès qu'eut son roman, Defoé y ajouta une suite, une seconde partie, qui est inférieure à la première, précisément parce que le côté romanesque

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