CHAPITRE DIXIÈME
y prend le dessus et tombe dans l'invraisemblance.
Il serait trop long d*énumérer tous les ouvrages qui sont sortis de cette plume féconde. Ils sont au nombre de deux cent dix, ce qui accuse une prodigieuse puissance d'invention et de travail. Un seul a survécu, Robinsan Crmoé; il suffit pour rendre son nom immortel.
Richardson (1689-1761) est auteur de trois romans célèbres : Paméla, Clarisse Harlowe et Grandisson, qui ont
passionné l'Angleterre pendant de longues années.
L'auteur, fils d'un pauvre menuisier, fut imprimeur avant d'être écrivain; il acquit par son travail une bonnète fortune, et dans sa retraite, près de Londres, à l'âge de cinquante ans, il commença à écrire ces romans qui devaient lui faire une renommée par toute l'Europe. Doué d'une grande délicatesse de sentiments et d'une connaissance particulière du cœur des femmes, dont il aimait la société, il a su les peindre avec une rare supériorité, et, eu généra], mieux que les bommes.
Une lettre de Richardson nous donnera une idée des dispositions qui le conduisirent à écrire des romans. « Je me souviens que, dès mon jeune âge, on remarquait en moi le don de l'invention. Je n'aimais pas à jouer comme les autres écoliers ; mes camarades me nommaient k Sérieux et M. Gravité. Cinq d'entre eux surtout se plaisaient à sortir avec moi, soit pour nous promener, soit pour aller chez leur père ou cbez le mien, et ils me demandaient de leur conter une bistoire, comme ils disaient. Je leur en contais quelques-unes de vraies que j'avais lues et d'autres que j'inventais, et qui souvent les touchaient beaucoup... Toutes mes histoires, je suis fier de le dire, étaient d'une excellente morale. »
Le titre de son premier ouvrage, dans son extension
explicative» en donne pour ainsi dire le résumé exact, et en indique la portée ; le voici : Paméla ou la Vertu récompensée, c suite de lettres familières écrites par une belle jeune personne à ses parents et publiées afin de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les esprits des jeunes gens des deux sexes; ouvrage qui a un fondement vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement Tesprit par une variété d'incidents curieux et touchants, ^st entièrement purgé de toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple amusement, tendent à enflammer le cœur au lieu d*e l'instruire. » On voit, dans ce plan de Ricbardson, l'intention morale, la préoccupation puritaine qui convenait à l'esprit anglais. Le succès fut grand : cinq éditions furent enlevées en une année. Quoique ce roman par lettres nous paraisse aujourd'hui un peu prolixe et monotone, il faut en louer la vérité des caractères et le naturel des sentiments. Voltaire en a tiré le sujet de sa Naniné.
Clarisse Harlowe eut encore plus de retentissement. C'est une étude profonde du cœur humain, et un tableau vigoureux des mœurs bourgeoises de la vieille Angleterre. La vertu aux prises avec le vice, c'est la lutte perpétuelle et la source de tout intérêt; seulement le combat est ici plus accentué, plus terrible que dans Paméla. Clarisse doit se défendre contre Lovelace, le type le plus complet du vice ébonté, tenace, froidement calculateur et saturé d'orgueil. La vertu de Paméla est basée sur des principes inflexibles, fruit d'une haute raison soutenue par la religion ; c'est la femme puritaine par excellence mais à nos yeux elle a le tort d'être pédante et de braver le danger pour se draper de sa vertu. C'est aujourd'hui un type usé, et nous avons peine à comprendre l'enthou-