CHAPITRE DIXIÈME
vaux. Les médecins renvoyèrent chercher la santé à Lisbonne; il y trouva la mort, à quarante-huit ans.
Sterne (1713-1768) est un type curieux de l'originalité anglaise. Bizarrerie, paradoxe, subtilité, verve capricieuse, bouffonnerie, scepticisme, contradiction, voilà ce qu'on trouve dans sa vie, dans sa conduite, et surtout dans ses ouvrages, dont les principaux sont TrUtram Shandy et le Voyage icntimental. Au fond, il se moque de tout : de la religion, quoiqu'il en fut un ministre largement pourvu; de la morale, qu'il ne respecte ni dans ses livres ni dans sa conduite ; de ses lecteurs, qu'il déroute à chaque instant par des excentricités poussées jusqu'à l'absurde; de luimême, par le peu d'estime qu*il inspire. Poussé par un de ses oncles vers l'état ecclésiastique, il obtint le bénéfice de Sulton , mais sans entrer aucunement dans l'esprit de son état. Il publia bien des sermons, mais en même temps il publiait Tristram Shandy, contre lequel on pourrait faire les sermons les plus foudroyants. C'est en effet une bien singulière histoire, originale si l'on veut, mais d'une originalité malsaine, et trop recherchée, trop tirée pour être vraie, rabelaisienne avant tout, car Sterne puise beaucoup dans le curé de Meudon, et plutôt le mauvais que le bon côté. Sterne est un humoriste, mais de la pire espèce ; son cerveau est malade ; il y a un grain de folie dans ce livre curieux et d'analyse impossible. C*est un pèle-méle , un bric-à-brac où se noie le bon sens : des histoires saugrenues, des réflexions drolatiques, des dissertations, des digressions sans fin, des analyses à la loupe, une érudition apprêtée, la surprise, l'attendrissement, l'équivoque, le scandale. Jamais on n'accumula plus de bizarreries et de contrastes. L'auteur est un maniaque comme les personnages qu'il peint; il amuse bien un moment, mais il
rebute vite; on se sent envahi par le cauchemar. A force d'observation et d'analyse. Sterne ne laisse plus rien voir sous la forme naturelle ; il déroute l'esprit et fait toucher à la déraison. Les manies, le dada de l'oncle Toby forment une des parties les plus amusantes du livre : c'est le caractère le mieux soutenu, avec celui du caporal Trim.
Une chose qui nous étonne, c'est que ce livre si peu moral ait valu à Sterne un avancement dans le clergé : il fut promu à la cure de Goxivold, qui était, de son aveu, une bien douce retraite. Il en jouit peu; sa santé était altérée par le travail et les excès. Il fit un voyage en France et en Italie, d'où il rapporta des impressions et des souvenirs pour son Voyage $entimental, qu'il publia à son retour. Cet ouvrage est supérieur au précédent pour la forme, le sentiment et l'esprit; mais les mêmes défauts s'y reproduisent, quoiqu'à un moindre degré. Il mourut bientôt après cette publication ^
Olivier Goldsmith (1718-1774) est aussi célèbre comme poêle que comme prosateur. En France, on ne connaît guère de lui que son Vicaire de Wahefield, si souvent traduit et imprimé, mais ce n'est qu'une faible partie de ses œuvres.
Goldsmith était Irlandais et fit ses études au collège de Dublin, par les soins de son oncle, car son père, pauvre curé, avait peine à subvenir aux besoins d'une nombreuse famille. C'était une nature généreuse , mais un caractère faible et léger. Il se fit chasser de l'Université par ses escapades et ses folies, y rentra et obtint ses grades, non sans peine. Il voulait être médecin et alla étudier quelque
< Voir VUde Laurence Sterne, par Percy Fitx-Gérald. Londres, 1864»
2 TOl.