CHAPITRE XI
Les historiens au dii-hnitième siècle. David Hume. — Robertsou. Gibboo. — Le tbéAtre. Les deux Cibber. — Southern. — Lillo. Foote. — Garriek. — Cohnann. — Murphy. — Shéridan.
L'Angleterre deyança la France , au dix-huitième siècle, dans la voie des systèmes et des recherches philosophiques. Elle fut aussi la première à appliquer cette étude à l'histoire, mais ce n'est pas un grand honneur que d'y avoir inauguré cet esprit de sophisme et de scepticisme irréligieux que l'on pourrait appeler la lèpre intellectuelle et morale de l'époque. Rien de plus froid, de plus triste que ce système préconçu de doute et de négation : il n'en sort aucune lumière, aucun progrès pour l'humanité. La science s'agita dans ces ténèbres intérieures, battit en brèche les croyances, dégrada la morale, fit le vide dans les esprits et dans les cœurs et tendit à séparer la terre du ciel, déifiant l'une et supprimant l'autre. C'est le progrès à reculons. Lorsque l'âme ne cherche pas sa force dans le divin, sa source primitive, elle devient esclave des sens, et le matérialisme éclipse tous les purs rayons de l'intelligence.
David Hume (1711-1776) fut un des champions de ces tristes doctrines, déjà répandues par Bacon, Locke et Hobbes. n donna la main aux sophistes français ; sa liaison avecl. I. Rousseau, d'abord très-intime, fut suivie d'une rupture éclatante. Hume était d'une bonne famille écossaise, peu favorisée de la fortune. Il commença par étudier
le droit, puis le commerce , s'en dégoûta, et vint habiter la France, tantôt à Reims, tantôt à la Flèche, car il n'avait pas assez de ressources pour résider à Paris. C'est là qu'il écrivit son premier ouvrage, le Traité de là matare humaine. «L'ouvrage, dit-il lui-même, mourut en naissant, sans même obtenir l'honneur d'exciter un signe de mécontentement parmi les dévols. » On sent dans cette phrase autant de dépit de l'insuccès que de désir d'arriver à la célébrité, et pourtant Warburton se donna la peine de réfuter le scepticisme professé dans ce livre; mais Hume lui-même n'en était pas content, car il le refondit en entier et le publia sous un autre titre, Essais moraux, politiques et littéraires. Le succès n'en fut pas plus grand , malgré le soin et l'élégance apportés à ce nouveau travail. Sa position ne s'était pas améliorée; il fut obligé de se taire précepteur, puis secrétaire du général Saint-Clair, qu'il suivit à ses ambassades de Vienne et de Turin. Il publia ensuite ses Recherches sur les principes de la morale, où le scepticisme inflige à la morale de désastreux échecs. Enfin, ayant été nommé bibliothécaire de la faculté des avocats d'Edimbourg, sa ville natale, il se tourna vers l'histoire, dont il avait les matériaux sous la main , et composa son Histoire d'Angleterre, accueillie d'abord avec froideur par le public, puis consacrée par un immense succès; elle procura à l'écrivain une fortune qui se chiffrait par quatre-vingt mille francs de rente.
Hume se trouva bientôt placé à la tête des historiens anglais. Son ouvrage, très-habilement fait, et d'un fort bon style, est partout entaché de partialité et imprégné de ce scepticisme de mauvais aloi qui circule dans tous les écrits de l'auteur. Le scepticisme va mal à l'histoire et en fausse tous les points de vue. On reproche aussi à Hume
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de n'avoir pas toujours remonté aux sources ou de n'en avoir tiré qu'un parti insuffisant : de là des inexactitudes; il a laissé beaucoup à faire à ses successeurs; l'unité mao^pie ft son œuvre et elle est fort peu lue aujourd'hui. Mais ce qu'il y a de curieux, c'est que cette histoire, en apparence impartiale, est dirigée contre l'Angleterre et la maison de Hanovre au profit de l'Ecosse et des Stuarts. C'était pour l'écrivain une joie secrète de s'attaquer à cette aristocratie anglaise qui avait renversé la dynastie d'Ecosse. Il a laissé échapper le fond de sa pensée dans le passage suivant : a J'espère que j'ai suffisamment mystifié ces Anglais, qui n'ont pas un seul bon écrivain , pas même JBacon, que je ne lis jamais, si ce n'est pour ses idées philosophiques, pas même le barbare et grossier Shakspeare dont on veut faire un dieu. »
Parvenu au comble du succès et de la fortune, Hume -vint à Paris comme secrétaire d'ambassade; les philosophes, les dames mêmes de la cour lui firent un accueil enthousiaste, car le beau monde se piquait de philosophie, et honorait en lui un des coryphées de la secte*. Il finit par devenir secrétaire d'État ; son incrédulité n'avait pas nui à sa fortune, non plus que sa passion pour les Stuarts.
Le système de Hume, c'est la négation, le. scepticisme absolu. Selon lui, toutes nos idées ne sont q\i*\m faisceau
* Le 1*' décembre 1763, Hame écriTait à Robertson : « Me demandec- T0118 qael est mon train de vie ici? Voici toat ce que je pois vous en dire : je ne me nourris que d^ambroisie, ne boit que du nectar, ne respire que l'encens et ne marche que sur des fleurs; tout homme que Je rencontre, et encore plus toute femme, croirait manquer au plus indispensable des deyoin s'il ne m'adressait un long et ingénieux discours à ma gloire. » .Plus tard, il écrivait au même : « Je yeux rester ici ; les gens de lettres et les lettres y sont bien mieux traités qu'au milieu de nos turbulents barbares de Londres. »
Hmpreuions, le inonde extérieur n'est pas prouvé, pas plus que l'existence et les attributs de Dieu. Que reste-til donc? Des phénomènes qui se succèdent en nous ; c'est par habitude, et sans raison, que l'on remonte de l'effet à la cause ; il n'y a pas de cause : tout est dans les faits matériels. Le positivisme de nos jours n'a pas d'autre raisonnement ni d'autre base. Le surnaturel, le principe spirituel sont supprimés; il n'y a donc plus que la matière et des affinités chimiques. Quant à la morale, après cela, elle devient ce qu'elle peut.
William Robertson (1721-1793), dans ses trois beaux ouvrages historiques, a su se préserver de ces mauvaises doctrines que nous avons signalées dans le précédent auteur. Pasteur presbytérien, il resta toujours fidèle à l'esprit comme aux devoirs de son état. U était Écossais comme Hume, et pourtant son style est l'anglais le plus pur, un modèle classique. Waipole a exprimé à juste titre son étonnement que Robertson, relégué dans une cure de campagne, loin des ressources des bibliothèques, ait pu composer des ouvrages si remplis de savoir et d'un goût si pur. Ses trois ouvrages sont : VHistoire d'Écoue, YHisioire de Charles- Quint et Y Histoire d* Amérique. U y déploie partout les mêmes qualités et les mêmes défauts : style simple, élégant, naturel; un ton élevé, une grande dignité morale , mais un peu de froideur, de monotonie, n ne sait pas donner à chacun de ses sujets cette individualité, cette vie propre, cette couleur locale qui sont l'âme de l'histoire, et font voir au lecteur le sujet raconté. Il reste trop à la surface, et ne va pas au fond : il ne pénètre pas dans la vie nationale des peuples, et nous prive ainsi de l'intérêt le plus puissant que peut et doit présenter l'histoire. On doit pourtant remarquer, dans VHistoire de CharUê"