CHAPITRE PREMIER
de ces fragments poétiques paraît remonter aux sixième , septième et huitième siècles; la mémoire des peuples s'en nourrit et les conserva avec cet attachement respectueux qu'inspirent toujours les traditions héroïques et mystérieuses. Chose singulière, c'est au milieu des glaces de l'Islande qu'elles trouvaient leur plus sûr asile : les pays reculés, inaccessibles, sont toujours les plus fidèles à la mémoire du passé. C'est là que VEdda envers fut retrouvée en 1643 par l'évêque Sweinsson , et il en attribue la composition , ou au moins le recueil, au prêtre islandais Sœmund Sigfusson, mort en 1133.
Outre YEdda en vers , il y a VEida en prose , attribuée à Snorro Sturleson , qui recueillit ces traditions vers la fin du douzième siècle: il mourut en 1241. La découverte en fut faite en 1628 par Arngrim Jonsson. VEdda en prose est en quelque sorte le complément de VEdda en vers.
Cette dernière, la plus importante, la plus curieuse, comprend divers poèmes historiques et mythologiques, dont l'un , la Voltupa, renferme toute la cosmogonie Scandinave. On y voit à l'origine le Chaos; aux deux extrémités une région de feu et une région de glaces : ces deux abîmes s'écoulant l'un dans l'autre, produisirent le géant Ymir, père de la race des géants, et la vache Audhumbla. Cette vache, pour se nourrir, lèche la neige des rochers, d*où sort, le premier jour, une chevelure, le second jour, une tête, le troisième jour un corps, celui du dieu Bure; ses petits-fils sont Odin, Vili et Vé, trois nouveaux dieux. Odin est le plus grand : il est tout-puissant et créateur. De concert avec ses frères, il met à mort le géant Ymir, dont le cadavre sert à former le monde: de sa chair sort la terre, de son sang la mer , de ses os les pierres et de son crâne la voûte du ciel.
Bien d'autres dieux sont mentionnés dans ÏEdda: TAor^ fils d'Odin, est le plus fort des dieux et des hommes, Balder son autre fils, est le dieu de la bienfaisance, du sacrifice; il périt par les artifices de Loki. Le Walhalk est le palais d'Odin, où les braves, après leur mort, continuent de combattre, et s'asseyent ensuite au festin de la table des dieux^ Pour le guerrier, c'est une honte de mourir dans son lit, il ne rêve que coups et blessures, mort violente, et il mourra en riant. Ces sentiments sont bien exprimés dans la saga de Ragnar Lodbrog, un roi de mer qui fut pris sur les côtes d'Angleterre par le roi EUi: ce vieux guerrier est condamné à périr dans un tonneau rempli de vipères , et il entonne son chant de mort, dont voici quelque.s fragments :
« Nous avons frappé avec le glaive... La mort est certaine « pour le brave. La vieillesse est pesante pour l'homme pac cifique. Le l&che ne jouit jamais de son cœur; il faut c que la jeunesse sache manier le glaive, que l'homme ne « recule pas devant l'homme; c'est la noblesse du brave.
«Nous avons frappé avec le glaive... Ce qui me réjouit, « c'est qu*un siège m'attend dans la demeure de mon père
< Balder. Là nous boirons la bière dans les coupes de corne. « Le brave ne craint pas la mort.
« Nous avons frappé avec le glaive... La mort déjà s'ap- « proche : les serpents me pressent avec furie ; la vipère « s'est logée dans mon cœur. J'espère que la colère de Vi- « dar tombera sur Elli. La fureur s'emparera de mes fils
< quand ils apprendront la mort de leur père; ils n'auront « point de repos qu'ils ne m'aient vengé.
«Nous avons frappé avec le glaive... Cinquante fois j'ai
< livré des combats, je ne croyais pas périr ainsi; mais je