‹ Histoire des littératures étrangèresChapitre 104 sur 205 · CHAPITRE ONZIÈME. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME. S

la même verve originale et sombre. C'est un comte qui sort pour chasser, un dimanche , à l'heure où l'on sonne l'office; bientôt deux cavaliers paraissent à ses côtés; l'un, qui semble être son bon génie, lui conseille de respecter le jour du Seigneur, de ne pas dévaster les champs du pauvre; Tautre, sorte de génie inremal, le pousse à violer la loi divine, à^ne rien respecter, à satisfaire sa passion. Le chasseur poursuit à outrance un cerf lancé par sa meute; le cerf se réfugie dans la cabane d'un ermite; le comte veut la forcer; l'ermite le supplie d'épargner sa demeure ; le cavalier blanc fait encore entendre un conseil de sagesse et de miséricorde ; mais le cavalier rouge continue de conseiller la violence ; le chasseur veut pousser en avant ; tout à coup il se trouve seul ; la chasse a disparu; une voix fantastique lui crie qu'il est damné; une main noire le saisit par le dos; gibier d'enfer, il voit à sa suite une meute infernale qui le poursuit et qui le poursuivra jusqu'à la fin des siècles.

Jean-Henri Voss (1751-1826), né à Sommersdorf, dans le Mecklcnbourg , d'une famille pauvre, ne put faire ses études que par le soutien de personnes charitables. Quelques vers, envoyés par lui à YAlmanach des Muses, le firent distinguer des fondateurs du i7am6un</; ils l'attirèrent à Gœttingen, et, sous la direction de l'helléniste Heynë, il étudia à fond l'antiquité classique; il se lia aussi intimement avec les deux comtes de Stolberg, et, grâce à la protection de ses nouveaux amis, il obtint une position honorable comme professeur et recteur; il épousa même la sœur de Boie, et plus tard, le grand-duc de Bade l'attira à Heidelberg, pour donner plus d'illustration à l'université de cette ville. Grâce à son travail, Voss devint un savant de premier ordre , mais son caractère et son cœur

ne paraissent pas avoir été à la hauteur de son esprit : un orgueil indomptable, une susceptibilité extrême lui firent trouver trop lourde la reconnaissance qu'il devait à ceux qui lui avaient tendu la ipain aux jours de sa détresse ; sa brouille avec Heyne ^ ses attaques passionnées contre Frédéric de Stolberg sont des taches dans sa carrière ; il y a même quelque chose d'odieux à le voir poursuivre ses violences contre ce dernier au delà de la tombe, où la mort avait couché son ancien ami.

Détournons nos pensées de ces tristes faiblesses pour ne voir en Voss que le poôte et l'érudit. Grand admirateur de Klopstock, il inclinait pourtant, comme Burger, à la poésie populaire, et trouva son élément dans l'idylle, dans le poème champêtre. Ses essais lyriques prouvent moins d'inspiration que d'effort, et même dans l'idylle, qui est son triomphe, il manque souvent de chaleur et d'intérêt : Voss a dans l'âme quelque chose de sec ; il n'a compris et n'a rendu qu'à demi la poésie de la nature, le charme de la vie champêtre. Mais par une habile assimilation de talent , il a fait pénétrer dans la peinture de la vie allemande quelque chose de la gravité antique et de la simplicité homérique; il évite la fadeur en côtoyant la vie réelle , avec ce mélange de sentiment un peu exalté, qui est un des côtés vrais, originaux du caractère allemand. Il insiste trop, peut-être, sur de minutieux détails dans la peinture du côté matériel de la vie ; mais ce sensualisme des appétits et des goûts n'est-il pas encore un trait des mœurs locales? Son poëme pastoral , Louise, en trois chants, esta la fois noble et gracieux; il rappelle souvent les scènes patriarcales et homériques , quoique l'ensemble soit d'une conception assez faible. On s'accorde à dire que la lecture de ce poème donna à Gœthe l'idée de Hermann et Doro-

Page 1