CHAPITRE DOUZIÈME
Le Livonien Reiabold Lenz (1750-1792) était une imagination malade, exaltée, que les soins de Wieland et de Gœthe ne purent ramener au calme d*une vie normale ; cet état ne fit qu*empirer, et dégénéra en folie : il alla mourir à Moscou. C'était pourtant un vrai poêle, et qui pouvait se ranger parmi les maîtres; dans ses poésies lyriques, il a parfois de la grâce, mais on y sent le plus souvent quelque chose de fiévreux, d'exagéré, qui est le symptôme d'un cerveau malade. Sa comédie le Jlfujordome attira si bien l'attention que le public en fit honneur à la plume de Gœthe ; les Soldats, Menoza et des imitations de Plante, montrent ce qu'aurait pu devenir ce pauvre jeune homme, frappé de démence au milieu de sa carrière.
Frédéric MuUer (1750-1825) fut à la fois peintre et poëte de talent. Ses Idylles sont ce qu'il a fait de mieux ; elles sont simples et vraies ; elles rendent mieux la nature que celles de Gessner ; il a su y greffer le sentiment moderne sur la forme antique, ce qui en Tait des conceptions originales et naïves. Le peintre Millier s'est aussi essayé au théâtre : Nwbé, étude grecque, Gob et Geneviève, drame aux allures romantiques; il avait aussi entrepris un drame de Faust, qui est resté à l'état d'ébauche ; on voit, dans ce cadre incomplet, que Faust est entraîné au mal, non point parla soif du savoir et la recherche de l'absolu, mais par l'appât grossier des jouissances terrestres ; ce point de vue ne fait pas regretter qu'il ait renoncé à un sujet qui dépassait sans doute ses forces. Millier abandonna de bonne heure la poésie pour la peinture, qui l'emporta dans ses goûts j il séjourna longtemps à Rome, où il se fit catholique et mourut.
Jean-Henri Merck (1741-1791) nous offre le singulier phé-
nomène d'un écnvain oui , par la seule puissance de la critique , exerça une influence dominatrice sur la plupart des écrivains de son temps. Nous ne voyons guère que Gustave Planche, en France, qui puisse lui être comparé, tant par la délicatesse du goût que par la rudesse d'une franchise morose, et l'espèce de police littéraire exercée par une fine plume de critique. Goethe avait Merck en haute estime, et lui soumettait tous ses ouvrages ; il n'était pas moins respecté de Wieland, de Herder, de Claudius, de Boie, de tous les chefs de la pensée. Et pourtant, comme auteur, il n'a presque rien produit en dehors de ses articles de journaux; il semble avoir justifié l'axiome si connu:
La critique est aisée, et Tart est difficile.
Censeur rigoureux, doué d'un implacable bon sens, Merck était ennemi, en littérature, de toute exagération ; il fut pour bon nombre d'esprits un excellent guide. D'abord secrétaire de la guerre à Darmstadt, il quitta son poste pour essayer du commerce ; ses affaires s'étant embrouillées, il fut pris de désespoir et se tua. Goethe, dans ses Mémoires, en parle de la manière suivante : <r Son caractère offrait une singulière discordance : naturellement loyal, noble et sûr, il s'était aigri contre le monde, et il se laissait tellement dominer par son humeur morose, qu'il éprouvait un penchant irrésistible à se montrer, de propos délibéré, rusé et même narquois. Raisonnable, calme et bon dans un moment donné, il pouvait, dans un autre, blesser, offenser ou même nuire.... Je possède encore de lui des épttres en vers d'une hardiesse et d'une 4preté extraordinaires, et d'une amertume digne de Svsrîft, qui se distingue à un si haut degré par des vues originales sur les