CHAPITRE TREIZIÈME
Nous avons laissé la philosophie s'égarer aux mains de Lessing dans la voie du scepticisme ; il fit malheureuse*^ ment école. Son ami, le libraire Nicolal, comme lui cri« tique et philosophe, tombe dans Tathéisme, sans racheter ce vide de croyances par la force de l'imagination et le charme du style. Son roman Sebaldus Nothanker a pour but de prêcher la plus complète incrédulité.
Moïse Mendeissohn (1729-1786) est une intelligence plus haute; il sut se préserver du matérialisme, et par la droiture comme par la modération de sa pensée, il inclinait vers un éclectisme qui le préservait de l'exagération des diverses écoles. Fils d'un pauvre maître d'école Israélite , il s'adonna à l'étude avec une passion que ni la gène ni les difficultés matérielles ne purent entraver. Lessing l'encouragea et le fit connaître, en publiant à son insu ses Lettres sur le sentiment, qui le mirent à sa place dans le monde des lettres. Il devint collaborateur des recueils publiés par Lessing et Nicolaï. Son Phidon, imité de celui de. Platon , est une protestation éloquente en faveur de l'immortalité de l'àme; le style en est simple et attrayant, la doctrine purement spiritualiste. La même élévation de pensée se retrouve dans ses Heures du matin ^ ou Leçons sur 1^ essence de Dieu.
En Allemagne comme en France, les questions politiques sont étudiées sous toutes les faces, avec une indépendance que les principes religieux ne retenaient plus. Si Voltaire donnait le ton à Lessing, Jean-Jacques Rousseau trouvait aussi des partisans pour ses paradoxes.
Bernard Basedow (1724-1790), de Magdebourg, se fit l'écho des théories de Rousseau sur l'éducation ; il soutient, comme lui, l'état de nature, et la pureté native de l'homme : tout le mal vient de l'état social, et pour le
tu LITTÉRATURE ALLEMANDE.
réformer, il faut commencer par l'éducation de l'enfant. II composa plusieurs ouvrages dans ce sens, notamment la Proposition aux amis de l'humanité au sujet des écoles, des éludes et de leur influence sur le bien public, ainsi que Isl' Méthode pour les pères et les mères. L'intention est meilleure que le principe, et à côté du sophisme fondamental, il y a des vérités pratiques de détail qui ont reçu une heureuse application. Le système pédagogique de Pestalozzi est une dérivation heureuse des idées de Rousseau et de Basedow; il lui donne pour base l'industrie agricole et manufacturière ; l'enfant doit s'élever, par le spectacle et l'observation de la nature, jusqu'aux conceptions les plus hautes de l'intelligence. Si Pestalozzi ne fut pas heureux dans l'application qu'il fit de son système, d'abord à Neuhof, puis à Yverdun, ce fut moins la faute de l'idée, bonne en ellemême, que des invasions militaires dont la Suisse eut à souffrir à la un du siècle dernier, car il a eu en Allemagne des imitateurs plus heureux. Voici comment s'exprime Tabbé Girard, chargé par la diète helvétique de faire un rapport sur l'institut de Pestalozzi à Yverdun : « Ce système consiste bien moins à rendre un élève éminemment propre à l'exercice de telle ou telle profession , qu'à le disposer, par une voie lente, rationnelle et sûre, exempte de toute routine et de tout charlatanisme, et basée sur la marche que suit la nature elle-même, à pouvoir développer dans une partie quelconque les facultés qu'il a reçues en naissant, et dont l'instituteur s'attache à tirer tout le parti possible, en lui formant un jugement sain, et en lui donnant cette justesse d'esprit si précieuse quand elle est jointe à la droiture du cœur. »
Frédéric-Henri Jacobi (1743-1819) est le représentant principal de cette philosophie du sentiment, qui s'accorde