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CHAPITRE TREIZIÈME

si bien avec les tendances mystiques du caractère allemand. Destiné par sa famille au cominerce, il Tabandonna quand il put, après un riche mariage, se livrer tout entier à son goût pour l'étude. Sa maison devint un centre littéraire qui attira les plus hautes célébrités de Tépoque;

Gœthe, au début de sa carrière, y reçut un accueil bien-

veillant ; Jacobi entrevoyait en lui le futur génie de l'ÂIlemagne. Fort lié d'abord avec Wieland, il se refroidit peu à peu, à mesure que celui-ci se laissait envahir par le scepticisme : leurs relations cessèrent ensuite complètement. Jacobi est philosophe par le cœur ; il repoussait les systèmes de Spinosa et de Kant, mais sans y substituer rien de positif. Il croyait que, pour arriver à la connaissance du vrai, il faut employer, non la raison, qui aboutit au fatalisme ou au scepticisme, mais l'instinct de l'àme, une sorte de révélation intérieure. Il disait : < La démonstration est un moyen, mais non la fin suprême de la science; son objet au contraire est ce qui ne se laisse pas expliquer. II y a une vive lumière dans mon cœur; mais, dès que je veux la porter dans la région de l'entendement, elle s'éteint. » Cette doctrine se trouve développée dans ses deux romans, Woldemar et la Correspondance d'Alwill; il avait adopté cette forme pour se mieux mettre à la portée du lecteur. Jacobi comptait beaucoup trop, comme Rousseau, sur la pureté et la droiture innée de l'homme ; il admettait bien que l'orgueil est une source d'erreurs et de misères, mais il ne tenait pas assez de compte des passions qui égarent si souvent le cœur loin de la vérité. Il était dupe de ses bons instincts, et croyait que cette sorte de révélation intérieure, dont il sentait en lui la puissance, pouvait être le critérium de l'humanité entière. Honnête illusion, qui lui fait honneur, mais qui est le côté faible de son I. • 45

système. Aussi n'a-t-il rien fondé : il a pu agir sur quelques âmes sentimentales, et leur donner Tamour du bien, de la vertu, mais tout cela est resté dans le vague. Les dogmes chrétiens lui répugnaient par ce qu'ils ont d'absolu ; il n'en admirait que le côté mystique, comme pouyant produire la régénération par une sorte d'influence céleste. Cette digue qu'il voulait ^insi opposer au scepticisme de Lessing et à l'idéalisme de Kant, fut une faible barrière qui n'arrêta rien. Dans un de ses ouvrages, Des choses divines et de leur révélation, il attaqua, sans beaucoup plus de succès, le panthéisme de Schelling. On doit préférer, comme œuvre de sentiment moral, aussi pur qu'élevé; ses Epanchements d*un penseur solitaire.

Emmanuel Kant (1724-1804), né à Kœnigsberg, n'a pas, pour ainsi dire, de biographie, tant sa vie de professeur et de philosophe se passa dans l'uniformité absolue du travail solitaire et de renseignement. Né de parents pauvres, il étudia la théologie en vue d'entrer dans l'Église; mais se sentant incapable de prêcher, il se tourna vers l'enseignement, fut pendant neuf ans précepteur dans diverses familles, et enfin professeur de philosophie dans sa Tille natale pendant vingt-sept ans. Il avait ordonné sa vie avec une régularité mathématique, se levant, étudiant, professant, se promenant, se couchant invariablement aux mêmes heures, sans jamais rien changer à ses habitudes, semblable à une horloge bien réglée et bien nH)ntée. U ne sortit jamais de la province de Kœnigsberg, et s'il fut nommé membre de l'Académie de Berlin, ce fut pour y briller autant par sa renommée que par son absence.

Cependant cet anachorète de la philosophie remplit l'Allemagne entière, et même l'Europe, de son système, qui n'est au fond que le dernier mot de la doctrine pro-

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