CHAPITRE TREIZIÈME
testante, ayant substitué à Fautorité extérieure le principe intérieur et absolu de la pensée individuelle, du mai, devenu la source unique de Taffirmalion, le centre de l'univers. Comme extrême et fatale conséquence, il a produit, avec Hegel, le panthéisme absurde et l'athéisme, dernier terme aujourd'hui de la philosophie allemande. Tant il est vrai que trop de raison conduit à la déraison, et que la pensée qui veut atteindre l'infini, mystère insondable, se trouble et se perd dans les abîmes de Terreur. Le bon sens, le sens commun sera toujours la seule philosophie vraiment humaine, et Kant y revint lui-même, par une heureuse inconséquence, qui montre le côté faible de tout son échafaudage scientifique.
La première partie du système de Kant est renfermée dans son livre la Critique de la raison pure, publiée en 1781 . Kant ne reconnaît, comme principe de certitude, que l'être pensant, le moi; toutes nos idées sont des modes d'activité du moi, elles sont stdfjectives ; éHes nous donnent Tévidence. Ce qui est hors de nous, les phénomènes, c'est Vohjectif^ qui ne donne aucune certitude.
Nous ne pouvons donc rien connaître d'une manière absolue en dehors de nous ; le monde extérieur et Dieu, en tant qu'êtres objectifs, échappent ainsi à l'affirmation, et sont relégués au rang des hypothèses. Le moi sert de point de départ; toute déduction roule sur le moi, qui se retrouve, à la fin, seul, vis-à-vis de lui-même, seul debout sur les ruines qu'il a faites. Kant aspirait à établir la certitude idéale contre les erreurs du scepticisme et du matérialisme, et il se trouvait qu'en suivant un chemin opposé, il arrivait à la même conclusion, à la négation de Dieu; sa métaphysique, pour être plus savante, n'en était pas moins fatale. Il le sentit, et pour sauver la morale, il ne
craignit pas d'être inconséquent; il chercha à rétablir ce qu'il avait détruit, et composa la Critique de la raison pratique.
Jacobi, qui combattit au nom du sentiment l'idéalisme abstrait de Kant, disait avec un rare bon sens : « Le philosophe qui perd Dieu arrive nécessairement au néant, que personne ne cherche et ne saurait aimer. » Or Kant était arrivé au bord^de cet abîme du néant, dont sans doute la profondeur le fit reculer. Il retrouva dans sa conscience et dans les lois de la morale ce bon sens que lui avait fait perdre la métaphysique : l'idée du devoir fut sa sauvegarde contre les conclusions de sa logique du moi. Il admet donc que le sentiment inné du juste et de l'injuste contient en lui-même une évidence impérative à laquelle on ne peut se soustraire r il en résulte la nécessité de faire le bien, par conséquent d'honorer l'auteur infini du bien qui est Dieu. C'est ainsi que Dieu, éliminé par la raison pure et la conséquence absorbante du moi^ reparaît comme auteur de la loi morale, et reprend ses droits sur l'àme humaine. Quant à la forme du culte et aux dogmes religieux, Kant en fait bon marché; il admet seulement que le christianisme est la croyance la plus haute, la plus philosophique qui ait paru dans l'humanité, et qu'il faut la cultiver, la propager, comme moyen d'entretenir le sentiment religieux dans les âmes simples.
Malgré ces concessions faites à l'ordre moral et religieux, Kant n'avait pas moin$ jeté les bases du doute universel, et le scepticisme, fruit naturel de sa doctrine, fit son che« min après lui. C'est, comme nous l'avons dit, la conséquence du libre examen prêché par la Réforme; c'est la base de la libre pensée : rien n'est vrai que ce qui me parait vrai : toute raison est dans le subjectif, dans le