CHAPITRE TREIZIÈME
moi : le moi est tout, le moi est Dieu. Voilà le dernier mot
du iatUisme, dans sa logique rigoureuse. Jean-Gottfried Herder (1744-1803), fils d*un pauvre
maître d'école de Mohrungen, en Prusse, s'est élevé, par la
seule puissance du travail et de l'intelligence, au rang des premiers écrivains du siècle. Ce fut un génie presque universel ; il embi'assa un vaste cercle d'études, et dans chacune il est au premier rang : la philosophie, la théologie, l'histoire, la philologie, la critique, la poésie, l'antiquité, rien ne lui est étranger, et partout il porta les lumières fécondes de son prodigieux travail. Quand on pense aux difficultés qu'il lui fallut vaincre dans sa première éducation, à la gêne qui assiégea ses jeunes années^ aux péripéties d'une existence accidentée dans diverses carrières, on est étonné de ce qu'il lui fallut de courage, de ténacité, de persévérance dans le travail, pour arriver au premier rang parmi les maîtres de la pensée. Nous le voyons, étudiant à Kœnigsberg, donner des leçons pour vivre; puis mattre élémentaire dans un collège, professeur à Riga, voyageur en France, où il connut Diderot et les encyclopédistes, attaché au jeune prince de Holstein-Eutin, pour un long voyage qu'il n'accomplit qu'en partie ; pasteur à Bûckebourg, et enfin premier pasteur à Weimar, où il trouve, dans ce centre renommé de la vie intellectuelle, tous les éléments nécessaires à l'activité de ses grands travaux. A cette époque, sa réputation était faite; il devait la consolider et l'étendre par d'importantes publications; il eût pu en jouir paisiblement, si un certain fond de rudesse, une susceptibilité trop vive, une sorte de despotisme intel lectuel, provenant de la confiance qu'il avait en son mérite, ne lui eussent aliéné bien des cœurs. Gœthe et Schiller ' se refroidirent; la plupart s'éloignèrent de lui ; ses der-
nières années furent attristées par cette désertion, et par des accès d'humeur noire que ses infirmités ne firent qu'accroître.
Ne pouvant citer ni analyser les nombreuses publications de Herder, nous nous bornerons à ses principaux ouvrages, qui occupent une place importante dans la science et la littérature.
Ses traductions des ouvrages anciens peuvent passer pour de véritables créations, tant il sait s'approprier le modèle , le pénétrer à force de savoir, et en donner l'interprétation vraie. La civilisation antique n'avait point de secrets pour lui ; on eût dit qu'il avait été contemporain des écrivains et des héros dont il reproduit la pensée ou l'image. C'est au moyen de cette intuition supérieure qu'il a si vivement rendu les Satires ^Horace et de Perse, Y Anthologie grecque, l'Anthologie orientale. }ILo\ii% heureux dans les Légendes du Cid, qu'il reproduisit d'après une imitation française, et non d'aprèg les poésies originales, il a rendu un grand service à la poésie populaire par un livre d'un mérite éminent ; il a pour titre : Voix des peuples dans la poésie. C'est un recueil, versifié avec goût et fidélité, de cette poésie native et inspirée, qui rend si bien l'esprit et la physionomie de chaque nation, Herder a été la puiser jusque chez des peuples qui n'ont pas d'autre littérature que ces chants traditionnels, en Laponie, en Esthonie, en Lithuanie, au Groenland, thez les Tartares et les Morlaques. Les peuples du Sud y sont représentés comme ceux du Nord ; outre les chants grecs, latins, siciliens, il a collectionné et reproduit ceux d'Allemagne, de Suède, d'Angleterre, d'Ecosse, de France, d'Espagne et dltalie; il fait ainsi sentir et comprendre, mieux que toute critique, l'esprit, le caractère, les sentiments, les passions de chacun