CHAPITRE QUATORZIÈME. 2il
' intimité que ne suivit aucune catastrophe *. L'idée du suidde de Weriher fut inspirée à Goethe par la mort d'un de leurs amis communs, le jeune Jérusalem, lequel, s'étant épris d'une dame qu'il ne pouvait épouser, empmnta les pistolets de Kestner, et s'en servit pour se tuer. Son aventure personnelle et le suicide d'un ami formèrent toute la trame du récit de Werther; plusieurs lettres écrites par lui à Charlotte de BufT sont transcrites textuellement dans le roman.
La passion fatale que Gœthe avait ressentie fut calmée et guérie par la composition de ce livre; il en éprouva comme une délivrance : < Je me sentais, dit-il, comme après une confession générale, redevenu libre et gai. » Mais que de ravages ne fit pas dans bien des âmes ce livre de découragement et de désespoir! « Werther, anquei tant de critiques ont reproché la fausseté sentimentale de la pensée et du style, était une œuvre doublement vraie, quant à l'auteur et quant à l'époque. La plainte passionnée dont Gœthe se faisait l'écho jaillissait de l'Europe malade. Lui-même élait Werther amoureux et Werther désespéré. Mille voix imitatrices répondirent à cet appel; tous les peuples eurent leur Werther. Une race lamentable et funèbre s'éleva tout à coup, et l'Allemagne retentit encore des cris lugubres de ces Kraft mcmner , « hommes puissants », hommes forts, comme ils se nommaient eux-mêmes. Leur puissance n'était qu'impuis.sance; leur force n'était que faiblesse. Gœthe, qui le premier avait jeté ce cri de douleur, s'aperçut du ridicule qui s'attachait aux efforts de ses disciples, et essaya de réparer le mal qu'il avait fait, en écrivant, contre les rêveurs de
* Gœthe et Werther, 'publié par M. A. Kestner, petit-fils de Charlotte, en 1855.
son école, son Triomphe de la sensibiHté ». » Dans les Entretiens de Gœthe et d'Eckemtann , nous trouTons cet aveu sorti de sa bouche , et qui seul suffirait à condamner son livre comme une mauvaise action : c II y a là assez de mes émotions intimes, assez de sentiments et de pensées pour suffire à six romans en dix volumes. Je n'ai relu qu'une seule fois ce livre et me garderai de le relire. Ce sont des fusées incendiaires ; je me trouverais fort mal de cette lecture, et je ne voudrais pas retomber dans l'état maladif d'où il esf. sorti .»
Après Werther, l'activité littéraire de Gœtbe ne se ralentit pas : nous omettons plusieurs compositions secondaires, pour ne parler que des plus importantes. La fiancée de Clavijo lui fut inspirée par la lecture de Beaumarchais. Quoique l'aventure fût toute récente, puisqu'elle était arrivée en Espagne à la sœur même de Beaumarchais, Gœthe n'hésita pas à la mettre en scène. Clavijo était un lâche personnage , qui avait promis le mariage à la sœur de l'auteur de Figaro, et qui l'avait ensuite délaissée sans motif. Beaumarchais avait fait exprès le voyage d'Espagne pour sauver l'honneur de sa sœur, et il en vint à bout avec son énergie et son esprit habituels, en douant au pilori de l'opinion l'homme sans conscience qu'il avait pris à partie. Gœthe arrangea'^ toute cette histoire à sa fantaisie, sans trop se préoccuper de la réalité. Dans sa pièce, Beaumarchais tue Clavijo, et sa sœur Marie expire de douleur. Dans le fait, cette Marie vécut et mourut longtemps après dans un couvent de Picardie. Cette pièce, du reste, ne vient qu'en second ordre parmi celles de Gœthe.
Le moment est venu où la carrière de Gœthe entre dans
> PmiARÈTE Chasles, Étudcs sur V Allemagne, p. 382.