CHAPITRE QUATORZIÈME
une phase nouvelle ; il quitte Francfort pour s'installer définitivement à W^imar (1776), cette Athènes de r Allemagne, comme on Fa si souvent nommée , et dont Gœthe devint depuis cette époque le plus bel ornement ; la royauté du génie ne lui fut disputée par aucun des écrivains qui se groupaient alors autour du trône de Charles-Auguste. Ce jeune prince, en passant à Francfort avec son frère, avait voulu connaître l'écrivain dont la renommée s*étendait déjà sur toute l'Allemagne ; il se prit pour lui d'admiration vive et d'amitié sincère ; il l'invita à sa cour, et l'y fixa en lui donnant le titre de secrétaire de légation ; plus tard , Gœthe devint conseiller privé, et enfin premier ministre en 1817.
Nous avons déjà eu l'occasion de parler de celte cour brillante de Weimar, où la régente, Anne-Amélie, avait su attirer l'élite des beaux esprits de l'Allemagne; nous y avons rencontré Wieland et Herder : tout s'effaça devant l'influence et la faveur dont Gœthe fut investi auprès du jeune prince; il devint l'âme de cette brillante société, dont il organisait, avec le prince, les jeux et les fêtes ; leur intimité était telle que le rang et Fétiquette furent mis de côté; ils se tutoyaient, ils étaient inséparables. On jouait souvent des pièces au théâtre du château; Gœthe y remplissait des rôles avec une supériorité remarquable; sa beauté physique, sa haute taille, son merveilleux génie le rendaient éminemment propre à l'expression des rôles dont il se chargeait. Il sembla même, dans cet enivrement de la vie des cours, oublier ses facultés
créatrices; ses amis s'en inquiétèrent : Merck sonna l'alarme, KIopstock se permit un avertissement, pour lequel il reçut une réponse quelque peu irrespectueuse. Mais le foyer était loin d'être éteint; s'il ne rendait en
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apparence que des bluettes, c'était en attendant une éruption nouvelle. Ce que rêvait Goethe en ce moment, c'était la beauté antique, et il résolut d'aller la chercher au centre même des beaux-arts, en Italie, à Rome ; il obtint l'agrément de Charles-Auguste et partit en 1786 pour cette belle contrée, qui lui a inspiré le chant délicieux de Mignon dans Wilhélm Meister :
« Connais-tu le pays où fleurit le citronnier? Les pommes « d'or y brillent dans le feuillage sombre; la brise souffle « dans le ciel bleu; le myrte discret s'élève à côté du lau- « rier superbe; c'est là, c'est là que je voudrais aller avec « toi!
« Connais-tu la maison qui s'élève sur des colonnes, « dont la salle brille, les chambres resplendissent, les sta- « tues de marbre semblent se dresser en me regardant, et « dire : Comme tu as souffert, pauvre enfant! C'est là, « c'est là que je voudrais aller avec toi. »
Le Voyage en Italie de Goethe, publié on trois volumes, contient les lettres adressées à ses amis, surtout à madame de Stein, et forme une lecture des plus intéressantes; les descriptions, les observations piquantes ou sérieuses y prennent le ton d'une aimable causerie. Rome surtout fit sur lui une impression profonde, quoiqu'il lui manquât le sens chrétien pour bien juger cette terre classique du catholicisme. Ce qui le frappa le plus, ce sont les monuments de l'art antique, la beauté plastique, les chefs-d'œuvre de la peinture et la sculpture ; il en rapporta le culte de la forme, dont son style depuis lors se ressentit, et ses efforts tendirent à la fusion du génie antique avec l'esprit moderne et national de l'Allemagne. Après deux années d'absence, il revint à Weimar, non