CHAPITRE QUATORZIÈME. 24o
sans regret de quitter c cette capitale du monde, dont il avait été quelque temps citoyen ».
Ce goût de la simplicité antique, Gœthe le réalisa dans les œuvres nouvelles qu'il donna alors au public : Iphigénie en Tauride et Tcrquato Tasso en sont la preuve. < Iphigénie, dit madame de Staël, rappelle le genre dMmpression que Ton reçoit en contemplant les statues grecques; Tacfion en est si imposante et si tranquille, qu*alors même que la situation des personnages change, il y a toujours en eux une sorte de dignité qui fixe dans le souvenir chaque moment comme durable. » Tout le monde connaît le sujet de cette pièce, traité par Euripide, et dont Racine avait fait un jilan pour la scène française. Iphigénie, la fille d'Agamemnon, la sœur d'Oreste, est sauvée par Diane au moment où elle allait être immolée par l'arrêt de Chalcas, pour obtenir des vents favorables à la flotte grecque. Transportée en Tauride par la déesse, elle devient prêtresse de son temple , et est obligée d'immoler à son autel les étrangers que le sort pousse sur ces rives fatales. Son frère Oresle y arrive pour enlever la statue de Diane ; au moment de le sacrifier, elle le reconnaît, et rentre avec lui dans sa patrie. Émule d'Euripide, Gœthe ne l'a pas surpassé, mais il a lutté avec bonheur contre un sujet difficile, qui présentait peu de ressources aux exigences du théâtre moderne ; aussi s'est-il conformé autant qu'il a pu à la dignité, à la noblesse de Tart antique. Victime de la fatalité qui pèse sur sa race, Iphigénie, dans son exil, rêve toujours à la Grèce, sa patrie, et console ses jours en l'épandant les bienfaits autour d'elle; ce type si pur de la jeune fille antique est représenté parGœthe avec beaucoup de grâce et de délicatesse ; mais en dépit de ses efforts, les idées de la civilisation moderne s'infiltrent dans sa pièce, et son
Ipbîgénie a plus d^un trait de la femme chrétienne; il n* est plus dû tout fidèle à Tantiquité quand il introduit l'amour de Thoas pour Iphigénie. Après tant de reproches faits aux héros amoureux des pièces de Racine, on s^étonne que Goethe soit tombé dans cette invraisemblance choquante : c*est le côté faible de sa pièce , et celui où il pèche le plus contre les traditions de Tantiquité. Le publie allemand attendait autre chose de Gœthe, après son tableau si drumatique de Gœlz de Bertichingen ; cette œuvre pure, correcle et froide produisit une sorte de déception. Le vers iambiqoe> qu'il avait repris, semblait dct pédantisme après la libre prose de son premier drame. Mais Gicethe devait habituer le public à se plier à toutes les formes de sa pensée.
Dans Torquato Tasso, Gcethe continue le même système, et vise moins à l'action qu'à fabstraetion ; quoique le sujet soit moderne, c'est la forme sévère de la muse antique; mais le personnage principal est bien allemand par sa sentimentalité rêveuse ainsi que par son caractère ombrageux et maladif; la pièce est dénuée d^action, et pour le lecteur français, l'intérêt est médiocre; c''est en somme plertôt une étude qu'un drame; mais sous le rapport du style, il n*ya que des éloges à lui donner. Madame de Staê!, en constatant la froideur de cette pièce, dit spirituellement^ qu'une telle tragédie est véritablement faite pour être jouée dans le palais d'Odin , où les morts ont coutume de continuer tes occupations qu^ils avaient pendant k vie. » Goethe, en représentant le Tasse à la cour d'Alphonse de Ferrare, son protecteur et son persécuteur, a voulu montrer le génie méconnu , malheureux , en présence de l'homme de cour qui protège les lettres par orgueil! plutôt que par amour de Tairt.