CHAPITRE QUATORZIÈME. 2i
Dans le ComU d'Egtnon^, Goethe revint à la forme plus libre, plus naturelle et plus dramatique de son premier début. Ce sujet devait plaire en Allemagne, car la révolte des Pays-Bas protestants contre l'Espagne catholique touche la fibre nationale et religieuse. Cette pièce est conduite avec beaucoup d*art, et plusieurs critiques la placent audessus de tous les autres drames de l'auteur. On sait que le terrible duc d'Albe fut envoyé dans les Pays-Bas comme gouverneur par Philippe II, pour remplacer Marguerite de Parme, dont le gouvernement paraissait à ce prince trop doux et trop favorable aux protestants. Le comte d*Sgmont, ami du prince d'Orange, est naturellement susf)ecté à la cour de Philippe II; pourtant il résiste aux instances que lui fait le prince pour qu'il prenne la fuite avec lui. Egmont est brave , aventureux , adoré des soldats et du peuple; il se fie à sa destinée, peut-être à son innocence; il reste, pour tomber entre les mains de son ennemi. D'amont plâtt, touche, intéresse, mais une fiUedu peuple, aimée de lui, Glaire attire non moins vivement les sympathies par son amour dévoué et sa passion, désintéressée. Glaire fait tous ses efforts pour sauver d'Egmont ; quand elle apprend qu'il est arrêté, elle essaye de soulever le peuple de Bruxelles, mais la terreur a glacé toutes les Ames, et .quand elle apprend que celui qu'elle aime est condamné, elle s'empoisonne. Avant de mourir, d'Egmont voit en songe l'image de Glaire ; elle lui annonce que cette liberté pour laquelle il meurt triomphera un jour de ceux qui ont voulu l'étouffer. Ce dénoûment merveilleux gâte un peu la pièce, parce qu'il sort des données de Fhistoire ; pour rester vrai , l'art ne doit point recourir à ces moyens surnaturels, quand rien dans la pièce ne justîGe ce Deus ex machina.
Gœthe voyait dans la poésie Texpression de la nature universelle. 11 suivait à la lettre ce précepte antique :
... Mihi res, non me rébus submittere conor.
Étudier la nature, s'approprier toutes les connaissances, les soumettre à Tanalyse et, par la puissance synthétique du génie, les traduire dans les ouvrages d'imagination, telle fut sa méthode et le travail de toute sa vie. Il reprit avec ardeur ses études d'histoire naturelle, et publia en 1790 la Métamorphose des plantes, puis sa Théorie des couleurs, et les Études sur r optique. En môme temps il rajeunissait, d'après les vieux conteurs, le Roman du Renard (Reineke Fiichs). La guerre sévissait autour de lui; la Révolution française accomplissait son drame sanglant; rien ne pouvait troubler la sérénité de son esprit ni le calme de ses travaux : sa pensée planait sur des hauteurs inaccessibles aux misères de l'humanité. Ses rapports avec Schiller, devenus fréquents et intimes depuis qu'ils avaient appris à se connaître, à s'apprécier, étaient pour chacun d'eux une source féconde d'inspirations; il semble que ces deux génies, si disparates, fussent destinés à se compléter l'un par l'autre. Ils se communiquaient leurs pensées, leurs projets, le plan de leurs ouvrages; la critique avait ses coudées franches dans les entretiens ou dans la correspondance des deux poètes, et jamais il ne vint à l'un la pensée de piendre en mauvaise part les observations de l'autre : l'amitié autorisait et excusait tout.
C'est de ces spirituelles et fines causeries qu'est né le petit ouvrage intitulé les Xénies, espèce de répertoire d'épigrammes, dirigées contre les hommes du jour et les ridicules contemporains. Gela n'a pour nous aujourd'hui