CHAPITRE QUATORZIÈME
simple servante, qui accompagne ses maîtres chassés de leur village par rinvasion d'une armée étrangère; elle n'a pas voulu les abandonner dans leur malheur. A leur passage dans le village habité par la famille d*Hermann, celui-ci est chargé par sa mère de porter des secours aux infortunés; il voit Dorothée ; il est frappé de sa beauté, de sa modestie, de sa grâce naïve, de sa vertu héroïque, et il va demander à son père la permission de l'épouser. La famille, avant de se décider, fait prendre sur la jeune fille des renseignements qui confirment la bonne opinion du jeune homme relativement à son mérijle. Hermann, au comble du bonheur, cherche Dorothée pour lui déclarer son amour; il la rencontre à la fontaine où elle va puiser de l'eau; mais sa timidité respectueuse arrête les aveux sur ses lèvres; la scène est^ charmante, et rappelle les touchants récits de la Bible; Hermann propose à la jeune fille d'entrer au service de ses parents, pour aider sa mère dans les travaux de l'intérieur, et remplacer la fille qu'elle a perdue. Dorothée accepte sans fausse honte, avec la simplicité d'une âme digne, sûre d'elle-même, et quand, introduite dans cette famille en qualité de servante, elle apprend qu'Hermann lui offre son amour et sa main, c'est avec la même dignité, mais en répandant des larmes de joie et de reconnaissance, qu'elle accepte le bonheur dont elle est digne.
Ce poëme idyllique est le chef-d'œuvre de Goethe, et peutêtre de la littérature allemande; dans ce calme et simple récit, on sent comme un parfum d'Homère; le goût antique y est mêlé dans la plus heureuse proportion au sentiment moderne. On y trouve une atmosphère pure et sereine; on sent, on voit la nature, en même temps qu'on touche l'idéal. C'est une lecture saine et fortifiante, parce
que tout y respire Thonnôteté, la vérité et la'vertu. Toutes les âmes en Allemagne répondirent à celte œuvre si parfaite par un cri d'admiration. Schiller, qui ne fut pas étranger à l'inspiration de ce poëmc, qui le vit éclore sons la plume de son ami, pendant leurs rapports intimes à léna, Schiller le jugea par un mot bien vrai, en disant ; € Si loin que Gœthe puisse aller^ il ne s'élèveia jamais plus haut. »
Il nous faut maintenant aborder la composition la plus vaste, la plus puissante, la plus originale de cet immense génie, celle qui vient immédiatement à l'esprit quand on prononce son nom, nous voulons parler de Faust. Cet ouvrage, unique en son genre, ne peut être classé dans aucun des genres connus. Ce n'est pas une tragédie, ce n'est pas un roman; c'est un poëme fantastique, symbolique, d'un sens profondément vrai et philosophique, quoique la donnée générale tienne du surnaturel. Le génie de Gœthe s'y est livré aux inventions les plus merveilleuses; il s'est souvenu de Shakspeare , mais il l'a dépassé de beaucoup en audace; il en a trouvé le fond dans une vieille légende du seizième siècle, mais il en a tiré les effets les plus saillissants ; jamais drame n'a sondé plus profondément les secrets de la destinée humaine, et n'en a mieux exprimé la faiblesse. Gœthe fit de ce sujet la préoccupation et l'étude de toute sa vie; il y songeait déjà à l'âge de vingttrois ans; il le mûrit lentement, y travailla à plusieurs reprises, à de longs intervalles ; le premier Faust parut enfin en 1798; mais l'idée n'était pas complète; Gœthe la poursuivit jusque dans les régions les plus éthérées du symbole, et ce ne fut qu'en 1831 , peu de tençips avant sa mort, que le second Faust vint dire le dernier mot du