CHAPITRE QUATORZIÈME
le tonneau, avec inscription commémorative. Par le même procédé économique, Faust et ses compagnons se rendent à Salzbourg, pénètrent dans la cave de Févêque et lui volent son vin. Quelle joyeuse vie, combien d'aventures pendant ces vingt-quatre années que Faust tient le diable à son service! II a bien parfois des remords; il voudrait reculer et reprendre la bonne voie; mais Méphistophélès ne lâche point sa proie; il faut s'étourdir et aller jusqu'au bout. Un moment il songe à donner sa main à une jeune fille vertueuse; il regimbe contre le diable; mais Satan apparaît, lui montre le pacte, et le docteur n'a plus* qu'à courber la tête. Comme compensation, Satan lui offre la belle Hélène, celle que Paris enleva à Ménélas, et qui fut cause de la guerre de Troie; Faust n'est pas difficile, il l'accepte, et en fait la compagne de sa vie. Mais le temps marche, le terme fatal approche, et Faust sent que tout va lui échapper. C'est en vain qu'il songe à la pénitence, à son salut éternel; il est trop tard : il va faire une fin digne de sa vie. Après avoir mis ordre à ses affaires, confié ses manuscrits à son famulus, prophétisé l'avenir, il réunit ses compagnons à un dernier banquet, oùMéphisophélès n'a rien épargné; il vide une large coupe, leur fait ses adieux, et se retire dans sa chambre : minuit sonne; le tonnerre gronde, la. maison est ébranlée; on cherche Faust, on le trouve mort, les membres dispersés par la foudre : Satan avait pris l'âme.
On peut voir maintenant ce que Gœthe a emprunté de cette légende, et comment il l'a transformée. Son Faust n'est pas un débauché vulgaire, c'est un mystique, un rêveur, une nouvelle incarnation de Werther. Il est fatigué de la science, dont le fond aride l'a dégoûté. Il a voulu tout savoir, tout comprendre, et il n'est amvé qu'au vide.
au désespoir. C'est l'être humain, borné, fini, qui lutte en vain pour découvrir l'infini. S'il s'arrêtait aux bornes que la foi prescrit à la raison impuissante, il pourrait souffrir, mais il ne perdrait point l'espérance, consolation suprême, refuge des esprits fatigués, des cœurs inassouvis. Mais cette foi des âmes humbles et soumises, il ne l'a plus; il s'est révolté contre elle, et, par une contradiction singulière, il se jette dans la magie, pour sonder les derniers mystères de la vie : triste refuge du scepticisme irapuissant. Tel est le début du poëme.
« Philosophie, jurisprudence, médecine, et toi aussi» triste théologie! je vous ai étudiées à fond avec ardeur et patience; et maintenant me voici, pauvre fou, tout aussi sage qu'auparavant. Je m'intitule, il est vrai. Maître, Docteur, et depuis dix ans je promène çà et là mes élèves par le nez! Et je vois que toute science est vide! Voilà ce qui me brûle le sang. J'en sais plus, il est vrai, que tout ce qu'il y a de sots docteurs, de maîtres et d'écrivains au monde! Ni doutes ni scrupules ne m'arrêtent. Je ne crains ni diable ni enfer; mais aussi toute joie m'est enlevée... Je n'ai ni bien, ni argent, ni honneur, ni domination en ce monde : un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix ! Il ne me reste plus qu'à me jeter dans la magie. Oh ! si la force de l'esprit et de la parole me dévoilait les secrets que j'ignore, et si je n'étais plus obligé de dire péniblement ce que je ne sais pas! Si enfin je pouvais connaître tout ce que le monde cache en lui-même, et, sans m'attacher davantage à des mots inutiles, voir ce que la nature contient de secrète énergie et de semences éternelles!... »
Faust va donc engager la lutte contre les forces occultes,, et invoquer les esprits inconnus pour leur demander le secret qu'il a vainement cherché dans la science. A son