‹ Histoire des littératures étrangèresChapitre 138 sur 205 · CHAPITRE QUATORZIÈ&IE · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈ&IE

se transporter à travers les airs là où bon leur semble. Le premier voyage est à Leipzig, à la fameuse cave d'Auerbach; c*esl un souvenir de raucien Faust du seizième siècle. On y trouve joyeuse compagnie de buveurs; et Mépbistophélès les ravit en leur faisant sortir d*un trou percé dans la table le vin qu*ils désirent; mais le vin se change en ilanmies; grand émoi : la magie leur trouble le cerveau, et ils se prennent mutuellement par le nez. Les deux compagnons sont partis; on les retrouve dans l'antre d'une sorcière; celle-ci donne à Faust un philtre qui le transforme et le dispose à l'amour : avec ce breuvage, dit-elle, tu verras dans chaque femme une Hélène.

En effet, Faust rencontre Marguerite dans une rue, et une vive passion saisit son cœur. Marguerite est une jeune fille simple, naïve, innocenlQ, qui vit paisiblement avec sa mère dans une petite maison retirée; comment pourrat-elle résister aux belles paroles, aux promesses de Faust guidé par le démon? C'est ici que commence le drame, et l'intérêt véritable de ce singulier poème; la vieille légende disparaît pour faire place à une réalité triste, amère, saisissante. Si Marguerite se laisse abuser par l'artifice d'un homme doublé d'un diable, si sa faute cause la mort de son fière, tué en duel par Faust, et de sa mère, que tue une potion assoupissante, ses remords, la pitié qui la suit dans son malheur, dans sa prison, dans sa folie, dans sa mort, sont, pour cette pauvre créature, une douloureuse réhabilitation. « Qui sentira jamais , dit-elle, l'excès du chagrin qui me consume? Qui jamais sentira ce qui pèse sur mon cœur? Toi seule. Mère de douleurs, toi seule peux le comprendre- Quels cris d'angoisse s'élèvent de ma poitrine oppressée! A peine suis-je seule que je pleure, que je pleure sans fin ; mon cœur se déchire en moi. »

Faust Ta abandonnée, entraîné par le génie du mal; mais il ne Fa pas oubliée, môme au milieu du tourbillon magique où le pousse Méphistophélès pour étourdir ses remords. Rien de plus déchirant que cette dernière scène où Faust pénètre dans la prison de Marguerite, et essaye de l'en arracher; Marguerite, à demi folle, le reconnaît par instants, le repousse, l'appelle , prononce des paroles incohérentes dont la poignante éloquence arrache des larmes. Son dernier cri est un appel à la miséricorde divine. « Elle est jugée! » dit Méphistophélès. « Elle est sauvée! » répond une voix d'en haut. Faust disparaît avec son démon, sans que rien soit décidé sur son sort.

Faust^ en effet, n'est pas terminé : Goethe a continué les aventures de son héros dans une seconde partie, plus symbolique, plus idéale que la pixîmière, et beaucoup moins intelligible au commun des lecteurs. On y seht l'inspiration intermittente, saccadée, venue à de longs intervalles;' les scènes sont à peine liées entre elles; les personnages, autrefois si vivants, passent et repassent comme des ombres; ils ne représentent plus que des idées philosophiques, des abstractions; tout y est vague et mystérieux; c'est la nuit avec ses fantômes, le sabbat avec ses apparitions incohérentes; l'émotion poétique disparaît et fait place à une science hermétique hérissée d'érudition d'où semble ressortir, comme analyse dernière, l'apologie de l'activité humaine, et l'union de l'art antique avec la poésie moderne. Plus d'un lecteur se sent découragé au milieu de cet obscur dédale, et cherche quelle énigme peut couvrir l'épisode fantatisque de la Nuit de IValpurgis; mais Gœlhe se préoccupait peu du public : « L'important, dit-il, c'est que ce soit écrit; le monde peut ensuite en faire ce qu'il voudra et en tirer profit autant qu'il en sera capable. »

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