CHAPITRE QUINZIÈME
elles se sont évanouies, ces brillantes chimères qui remplissaient le vide de mon âme; je ne crois plus aux songes que mon sommeil m'offrait si beaux, si divins; la froide réalité les a frappés de mort...
€ Alors, tout un monde s'agitait dans ma poitrine, impatient de se produire au jour par l'action, par la parole, par les images et par les chants. Combien ce monde me parut grand, tant qu'il resta caché comme la fleur dans son bouton! Mais que cette fleur s'est peu épanouie, et que ce qui est sorti m'a paru chétif et misérable !
« Gomme il s'élançait, le jeune homme, insouciant et l<}ger, dans la carrière de la vie! Heureux de ses beaux rêves, libre encore d'inquiétudes, l'espérance l'emportait aux deux; il n'était pas de hauteur, de distance que ses ailes ne pussent franchir !...
« De toute cette suite brillante, quelles sont les deux divinités qui me demeurent fidèles, qui me prodiguent encore leurs consolations et m'accompagneront jusqu'à ma dernière demeure? C'est toi, tendre amitié, dont la main guérit toutes les blessures, toi qui partages avec moi le fardeau de la vie, toi que j'ai cherchée de si bonne heure, et qu'enfin j'ai trouvée !
« C'est toi aussi, bienfaisante étude, toi qui calmes les orages de l'âme, qui crées difficilement, mais ne détruis jamais; toi, qui n'ajoutes à l'édifice éternel qu'un grain de sable sur un grain de sable, mais qui sais dérober au temps avare des minutes, des jours et des années ! »
Parmi ces nombreux morceaux lyriques, qui font la gloire la plus pure, la plus incontestée de Schiller, il en est deux que l'on ne se lasse pas de citer et de lire, parce qu'ils sont comme le type le plus élevé de son talent. Ce sont : le Plongeur et la Cloche, après lesquels il faudrait
citer encore le Chevalier* de Toggenbourg, la Fête de la Victoire, les Dieux de la Grèce, la Promenade, YAnneau de Polycrate, le Chant de Cassandre, le Comte de Hàbshowrg, et bien d'autres encore, qui font la gloire de la littérature allemande.
La Cloche est un petit poëme complet, dont la reproduction est presque impossible dans une autre langue. < Les strophes en refrain, dit madame de Staël, expriment le travail qui se fait dans la forge, et entre chacune de ces strophes, il y a des vers ravissants sur les circonstances solennelles ou sur les événements extraordinaires annoncés par les cloches, tels que la naissance, le mariage, la mort, l'incendie, la révolte... Il est impossible d'imiter noblement en français les strophes en petits vers, composées de mots dont le son bizarre et précipité semble faire entendre les coups redoublés et les pas rapides des ouvriers qui dirigent la lave brûlante de l'airain. Peut-on avoir l'idée d'un poëme de ce genre par une traduction en prose? C'est lire la musique au lieu de l'entendre... L'originalité de ce poëme est perdue quand on le sépare de l'impression que produisent une mesure de vers habilement choisie, et des rimes qui se répondent comme des échos intelligents que la pensée modifie '. »
Schiller a fait dans la Cloche un tableau aussi vrai que poétique de la vie humaine. Au milieu du travail qui prépare la coulée du métal, le maître encourage ses ouvriers, et tout en indiquant la marche de l'œuvre dans des strophes qui forment refrain, il mêle à son opération les réflexions d'une haute philosophie, les tableaux, les sentiments di-
* De r Allemagne f chap. xyii.