CHAPITRE PREMIER
fixèrent au sol; le mouvement des invasions s'arrêta; Tépée de Charlemagne compléta l'œuvre; chaque église, chaque monastère devint un centre de population comme de prière ; le travail et l'étude furent en honneur; c'est de ces asiles silencieux de la science que sortit un nouvel ordre social , une nouvelle civilisation , qui avait pour base la foi chrétienne, entée sur la sève vigoureuse de ces peuples nouveaux à qui désormais allait appartenir le monde.
Dans cette période confuse et transitoire, il ne faut pas s'attendre à trouver des monuments littéraires réguliers et de quelque valeur. Les peuples jeunes, comme les enfants, commencent par balbutier; ils reçoivent ce qu'on leur enseigne. Un petit vocabulaire du temps, conservé précieusement à l'abbaye de Saint-Gall , a dû servir d'in* terprète, entre le latin et l'allemand, aux premiers missionnaires chrétiens : prédicateurs et néophytes devaient commencer par s'entendre. On trouve aussi des traductions de quelques passages de l'Ëcriture, des hymnes de l'Ëglise, le texte latin et teutonique mis en regard. On conserve le texte assez curieux d'une formule de renonciation au démon, qui fut adressée au concile de Leptines, en 743, sous la direction de saint Boniface ; elle avait pour but d'extirper trente superstitions populaires qui restaient du paganisme, et auxquelles on faisait renoncer les catéchumènes. Tout le monde connaît aussi la célèbre formule du serment de Strasbourg, en 842, conservée par Nithard, et qui servit aux fils de Louis le Débonnaire, ligués contre leur frère Lothaire. Ces deux documents montrent quel était l'état de la langue au huitième et au neuvième siècle.
La poésie n'était pas entièrement morte au neuvième siècle; un poème original en fait preuve : c'est une sorte
d*épopée évangélique en dialecte saxon, qui a pour titre : Hélîand ou le Sauveur. L'auteur en est inconnu, mais on y trouve une imagination fraîche et gracieuse , unie à une foi naïve et profonde, qui en a fait une œuvre populaire. Le texte évangélique y est conservé et suivi avec un soin qui prouve que l'auteur était bien mattre de son sujet, tout en se livrant à l'inspiration poétique. Cette sorte de Messiade a de plus un caractère de simplicité et de grandeur qui ne laisse pas que d'étonner dans une langue aussi imparfaite que celle de l'époque.
Un moine savant de ce siècle, Otfried, qui avait étudié à Fulda sous Raban Maur, composa aussi un po6me religieux, V Harmonie des Évangiles, dédié par lui à Louis le Germanique, G*est moins un poëme qu'une traduction des Évangiles, destinée à être chantée et apprise, pour l'édification des fidèles. Quoique inférieur à l'iT^/tan^^ pour la forme poétique et rinspiration , il eut plus de succès et le remplaça dans la mémoire populaire. Cela tient sans doute à ce qu'il suivait de plus près le texte évangélique et portait ainsi un caractère plus sévèrement religieux. Le clergé l'adopta, le propagea comme un moyen d'occuper la mémoire du peuple, et d'y remplacer les chants païens ou profanes qui s'obstinaient à y rester. C'était du reste l'intention formelle de l'auteur, ainsi qu'il l'explique dans sa préface à l'archevêque de Mayence, Luitprand. « Pressé par les con- « seils de plusieurs de mes frères , et particulièrement par « les instances de la vénérable matrone Judith, j'ai tra- « duit une partie des Évangiles en langue théotisque^ afin « d'effacer par ces chants religieux le souvenir de ceux « que l'on répète dans le monde. » Le poôme des Harmonies débute par un hymne en l'honneur des Francs, qui exprime un vif sentiment de patriotisme. « Ils sont bar-