CHAPITRE SEIZIÈME
l'appelle Yunique, et ce mot dit de lui tout ce qu'on peut en dire.
Jean-Paul eut des commencements difficiles; jusqu'à trente ans, il eut à lutter contre la misère. Né d'une famille pauvre, il étudia la théologie pour devenir pasteur comme son père, mais l'amour des lettres l'entraina dans une vie d'aventures, de hasards et de privations. Malgré l'insuccès de ses premiers écrits, il persévéra avec courage; et l'un de ses romans, la Loge invisible^ lui donna enfin dans la littérature une notoriété que d'autres ouvrages accrurent rapidement. II ne trouva pourtant pas un accueil très* bienveillant à la cour de Weimar, où il parut en 1798 : l'étrangeté de ses manières et de ses idées ne pouvait convenir à Gœthe, dont la tenue correcte avait une froideur un peu solennelle ; Schiller lui-même, d'ordinaire si bienveillant, le traitait un peu en grotesque ; il ne trouva de sympathie que chez Herder et Wieland ; aussi quitta-t-il cette brillante société pour aller s'établir définitivement à Bayreutb, avec une pension que lui fit le duc de Bavière.
Les principaux ouvrages de Jean-Paul sont : Hespérus, Quintus Fixlein, V Avocat Skbenkœse^ les Récréations biographiques. Fleurs, Fruits et Épines, la Vallée de Campan, Titan, les Années de F école buissonnière, Voyage de Schmelzle, Levana ou de C Éducation, Introduction à ^esthétique, etc. L'ensemble de ces œuvres forme bien soixante volumes; quelques-uns ont trait à la philosophie, mais la plupart sont des romans, des récits où dominent la saillie, l'imprévu, la bonhomie railleuse, l'enfantillage, la rêverie mystique, la fantaisie la plus vagabonde.
« Jamais on ne vit un style pareil : c'est un chaos de parenthèses, d'ellipses, de sous-entendus; un carnaval de la pensée et du langage; une population de mots non-
veaux, qui viennent, sous le bon plaisir de l'auteur, prendre droit de bourgeoisie dans le discours, des périodes de trois pages, fabriquées de cent phrases singulièrement juxtaposées, et se heurtant sans s'éclairer; images sur images, empruntées aux arts, aux métiers, à l'érudition la plus obscure... Langage, métaphores, orthographe, tout est baroque et ridicule... Ses mots, ses idées se heurtent d'une manière insensée; saillies épigrammatiques lancées au milieu d'une narration sentimentale; allusion grossière traversant une idée profonde ou mystique; mélange sans égal de calembours, de jurons, d'images gracieuses, de rébus, de citations savantes, de dissonances et de fantaisies... Si l'on considère Jean-Paul sous le rapport de l'art et de l'exécution, il reste non-seulement inférieur à Cervantes, mais inexcusable et absurde : l'harmonie, l'ensemble, la cohérence manquent à ses productions*.
La tête de Jean-Paul était-elle bien saine ? Tant d'extravagances n'indiquent-elles pas une déviation du rayon intellectuel? On est porté à le croire, car l'écrivain qui fait litière de la raison et du sens commun annonce un cerveau malade. Les humoristes, en général, sont comme les fous de cour, ils parodient la beauté et sont les grotesques de la forme: Scarron était de cette famille; Sterne mit un esprit infini à caricaturer l'humanité; il fut le maître, l'inspirateur du genre, le chef d'école; Jean*Paul est son disciple en Allemagne, et l'imite en l'exagérant; Hoffmann vient ensuite, pour naettre au service de l'hallucination ses remarquables facultés d'écrivain.
Hoffmann (1776-1822), né à Kœnigsberg, étudia le droit, et entra, comme son père, dans la magistrature, dont il
< Phiiarete Cuasles, Études sur V Allemagne, U* série, p. 254, 306.