CHAPITRE SEIZIÈME
exerça les fonctions, d'abord à Posen, puis à Varsovie; quoiqu'il eût pris dès lors des habitudes de plaisir, de dissipation et de débauche, il remplissait en conscience les devoirs de son état, tout en suivant par moments ses goûts prononcés pour la musique, le dessin et la poésie ; mais l'invasion française de 1806 vint le priver de sa position , et commencer pour lui une vie de misère et de lutte. La musique lui offrit une ressource momentanée : il devint chef d'orchestre au petit théâtre de Bamberg, puis à celui de Dresde ; mais la guerre bouleversait tout ; il fallait recommencer sans cesse la lutte contre la destinée, et Hoffmann prenait la funeste habitude de l'oublier dans les vapeurs de l'ivresse. Il travaillait par intervalles, il écrivait ses romans, ses Conks fantattiques et son opéra iiOndine, qui fut joué avec succès à Berlin. En 1814, ses amis purent le faire réintégrer dans la magistrature, et il devint conseiller de régence à Berlin; mais l'habitude invétérée de la boisson, les excès de tout genre avaient ruiné sa santé; il tomba en paralysie, et, après d'atroces souffrances, il mourut à quarante-six ans. Cette vie désordonnée d'Hoffmann nous explique ses œuvres. Ce sont les rêves, les hallucinations d'un homme ivre; il écrivait, dit-on, le plus souvent au milieu du vertige occasionné par les vapeurs de l'ivresse; son imagination se peuplait de fantômes, d'apparitions terribles; il croyait les voir, ou plutôt il les voyait réellement, le songe passait pour lui à l'état de vérité ; de là ce mélange singulier de la vie fantastique et de la vie réelle; ces brusques transitions de la raison au délire. On ne sait, avec l'auteur, si l'on rêve ou si l'on veille ; on commence par un tableau des détails minutieux de l'existence ordinaire, et tout à coup on se sent transporté dans le monde des chi-
mères : rémotion est d'autant plus forte que cette double vie semble n'en faire qu'une; l'écrivain reste sérieux : il doute si peu de ses créations fantastiques, qu'il vous entraîne malgré vous dans les régions où plane son délire : c'est du somnambulisme littéraire.
Le sentiment artistique» très-vif chez Hoffmann, joue un grand rôle dans ses Contes, surtout celui de l'art musical : dans le Violon de Crémone, l'intérêt est basé sur le rapport mystérieux qui existe entre une espèce de violon magique et la vie d'une jeune fille ; même pouvoir de la musique dans la Vie d'artiste^ et dans le Sanctus : cela s'explique par l'effet puissant que la musique produit à la fois sur l'âme et les sens : Hoffmann trouvait là un auxiliaire tout naturel à l'évocation de ses fantômes. C'est cette même passion de l'art qui lui a fait interpréter avec tant de verve le Don Juan de Mozart ; il y pousse le raisonnement jus* qu'au paradoxe, mais peu lui importait le bon sens, pourvu que son bizarre esprit trouvât matière à développer une thèse bizarre, quoique malsaine.
En résumé, Hoffmann est un cerveau malade et un écrivain d'un dangereux exemple ; si l'ivresse est une excuse, il a du moins celle-là ; mais il n'est jamais permis de mépriser la raison et le bon sens. L'Allemagne l'a laissé dans les bas-fonds où il aimait à se plonger, mais en France, il a eu plus d'influence : il a fait école, son nom fut mis à la tète de la bannière romantique ; le roman et le théâtre s'engouèrent de ces fantaisies humoristiques de mauvais goût : on eut la manie des monstres et des fantômes ; cela dura peu , il est vrai , mais assez pour montrer que toute maladie littéraire erA contagieuse.