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CHAPITRE DIX-SEftTIËME

Les principaux écrivains de Técole romantique semblent avoir pris à cœur de justifier ce jugement si remarquable de Goethe. Us sont jeunes, enthousiastes, pleins d*ardeur, d'élans lyriques, mais presque tous malades et atteints de folie. Voici Hœlderlin, imitateur de Schiller, disciple en philosophie de Schelling et de Hegel ; âme ardente , exaltée ; rêveur impuissant de l'idée panthéiste ; faute de règle et de discipline, il ne peut rien achever; il lutte, il se décourage; son imagination dérangée se brise par la surexcitation ; il devient fou. Voici Sonnenberg, auteur d'une épopée bizarre, impossible, noyée dans d'impénétrables rêveries philosophiques, Donatoa ou la Fin du monde; il finit, comme Hœlderlin, par la folie, et meurt en se jetant par une fenêtre. Voici enfin Schulze, qui meurt phthisique à vingthuit ans, victime d'un amour malheureux et d'une sentimentalité excessive, laissant un poëme romanesque, Cécilia^ et un récit d'une grâce, d'une douceur exquise, la Rose enchantée. Telle fut aussi la triste destinée d'un autre aimable poëte, Frédéric de Hardenberg (1772-1802), connu généralement sous le nom de Novalis. Nature frêle, maladive, âme se;nsible et délicate, porté instinctivement vers le beau et l'idéal, il meurt de phthisie à vingt-neuf ans, sans avoir pu produire autre chose que des ébauches, où l'on trouve les germes d'un grand talent. Son roman, Henri d'Ofier^ dingen, resté inachevé, devait embrasser la physique, la politique, le commerce, la vie civile et la vie de l'âme: une sorte d'épopée humaine passant du réel à l'idéal. Ses chants religieux sont admirables de sentiment et de pieux enthousiasme, mêlé d'un certain charme mélancolique. Si nous rapprochons de ces destinées malheureuses les deux conteurs maladifs dont nous avons parlé , Jean-Paul et Hoffmann, nous trouvons bien justifiée la définition

donnée par Gœthe du romantisme , et nous pouvons nous écrier avec un de nos poètes français :

Hélas 1 que j'en ai vu mourir ^...

Il y eut heureusement d'autres poètes qui ne cédèrent pas à cet énervement de la muse, ceux-là aussi voulaient mourir, mais mourir en braves, sur le champ de bataille, en combattant pour la patrie opprimée : ce sont les poètes patriotes, ceux qui revendiquèrent le droit contre la force, qui réveillèrent la muse de Tyrtée dans des messéniennes remplies d'enthousiasme, et firent un appel éloquent au sentiment national contre un vainqueur qui avait abusé de sa victoire.

Nous sommes obligé de rappeler ici que nous ne faisons autre chose que de l'histoire littéraire, et que notre premier devoir est d'être juste et impartial envers les auteurs qui passent sous notre plume. Nous cherchons à nous affranchir de toute passion, de tout préjugé, pour apprécier les écrivains et les sentiments qui les animent. Il faut donc les voir en eux-mêmes, et dans le milieu où ils se trouvent; il faut leur rendre la justice qui leur est due, en faisant abstraction du sentiment français. Nos récents malheurs, et l'abus que l'Allemagne a fait d'une trop facile victoire, en nous écrasant sous le poids de ses cohortes dix fois plus nombreuses, tout cela est vivant et cuisant dans notre cœur et notre mémoire : nous ne devons pas plus oublier 1870 qu'elle n'avait oublié 1806; c'est affaire d'avenir et de justice rétributive; l'heure de Dieu viendra, et nous espérons que ce sera la nôtre. L'Allemagne a pris deux revanches au lieu d'une, et quelles revanches! Elle

* Y. Hugo, les Fantômes

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