CHAPITRE DIX- SEPTIÈME
nous a donné la mesure de sa haine savante, froide, séculaire, et toujours inassouvie : si nous ne savons profiter de la leçon, c'est que notre proverbiale légèreté nous condamne à périr.
Mais nous ne sommes pas en France : nous sommes en Allemagne, en Tannée 1813, après cette fatale campagne de Russie, folle entreprise d'un grand génie enivré par l'excès du despotisme. L'Allemagne, depuis sept ans, subissait en frémissant le joug étranger ; démembrée, morcelée, brisée par le sabre du vainqueur, elle avait encore la honte de lui fournir ses bataillons pour marcher à de nouvelles conquêtes. Aussi quel poids de haine et de colère s'amoncelait dans le cœur de ce peuple , ennemi séculaire de la France, n'ayant pas oublié les conquêtes de Louis XIV, et couvant tout un passé de secrètes rancunes ! Avec quelle joie peu dissimulée ne vit-on pas la grande armée s'ensevelir sous les neiges de la Russie , et quelques débris de bataillons repasser péniblement en Allemagne ! On tremblait bien encore devant cette grandeur qui s'éclipsait, tout en restant menaçante ; d'ailleurs la volonté impérieuse du maître faisait sortir du sol de nouveaux régiments ; l'Allemagne devenait le champ de bataille de l'Europe. Mais là encore la fortune devait trahir celui qui en avait tant abusé ; les Saxons donnèrent le signal de la défection dans la terrible lutte de Leipzig, et la France allait subir à son tour les hontes et les misères de l'invasion.
La littérature allemande entonna alors, comme dans un chœur à l'unisson, la trompette guerrière. Ce fut un appel aux armes, à la curée, à la vengeance. Les universités avaient la fièvre, les professeurs , du haut de leur chaire, enflammaient le patriotisme de la jeunesse enthousiaste : tous se lèvent ou s'enrôlent, en répétant les refrains guer-
riers de Kœrner, et en savourant les prémices de la liberté reconquise.
Le premier qui protesta avec énergie contre l'oppression étrangère fut Maurice Amdt (1769-1860), esprit un peu étroit, rude écrivain, faible poète, mais ardent patriote, ne sachant jamais retenir une vérité, une épithète, quelque dure qu'elle fût, même pour les siens. Il était professeur d'histoire à Greifswald en 1806, quand éclata la guerre entre la France et la Prusse ; il écrivit un livre, Y Esprit du temps, où il gourmandait rudement la faiblesse de ses compatriotes, et leur dictait leur devoir. Obligé de s'enfuir à Stockholm, il revint professeur à Bonn en 1818, mais fut bientôt destitué pour ses sorties trop acerbes contre les hommes du pouvoir; la révolution de 1848 le fit siéger au parlement de Francfort , où il ne joua plus qu'un rôle effacé. Ses poésies, toutes inspirées par le souffle patriotique et l'ardeur de la vengeance, n'ont ni éclat poétique, ni variété ; sa note est nlonotone ; elle se répèle, parce que la même pensée l'inspire ; mais par sa dureté même , et en frappant fort, elle produisait son effet. Ses brochures, ses pamphlets politiques, comme ses Vues sur l'histoire d'Allemagne, reproduisirent toujours l'idée qui est celle de toute sa vie, Famour du pays, sa liberté, sa grandeur : tout ce qui contrarie ses vues. Allemands ou étrangers, reçoit des coups vigoureusement assénés, sans égards de forme ni de mesure. Ce rude jouteur vécut jusqu'à quatrevingt-dix ans.
Rûckert (1788-1866), meilleur poète qu'Amdt, n'est pas moins dur dans ses attaques contre les oppresseurs : ime verve puissante, au service de l'ironie, la colère, l'invective, circulent dans ses poésies patriotiques, les Sonnets cuirassés, la Couronne du temps; son langage, tantôt élevé.