CHAPITRE DIX-SEPTIÈME. 34 f
tantôt familier ou trivial, révèle une âme ulcérée, pleine de colère et de haine. Chose singulière, on trouve déjà, dans certaines pièces, des revendications qui pouvaient alors paraître un rêve , une exagération lyrique de l'esprit de vengeance, et qui sont devenues, hélas! de nos jours, une triste réalité : ainsi dans la pièce qui a pour titre le Pin de Strasbourg, il s'adresse aux arbres qui bordent le Rhin et l'IU, et leur promet qu'un jour ils serviront à autre chose qu'à des constructions municipales, quand le sol où ils croissent sera redevenu allemand. Il y a bien longtemps, on le voit, que l'Allemagne convoitait notre malheureuse Alsace.
Rackert a eu pourtant des inspirations plus douces et plus calmes; il les a demandées à l'Orient, et, l'un des premiers, il a traduit ou imité les riches poésies de l'Inde, de la Perse et de l'Arabie. Doué d'un talent varié et flexible, il rivalise d'éclat et d'imagination avec ses modèles, il reproduit même avec un rare bonheur le rhythme capricieux et souple de leur prosodie ; il abuse même de sa facilité jusqu'à devenir prolixe : cette surabondance est une cause et un signe de faiblesse. Pourtant que de charmantes choses dans les Diamants et Perles,les Roses d* Orient , le Printemps d'Amour, trois recueils où l'imagination orientale brille de tout son éclat !
Le véritable Tyrtée de l'Allemagne, au moment où éclata la guerre de laMélivrance, ce fut Théodore Kœrner (1791-1813). Son père était l'ami intime de Schiller; il s'inspira de bonne heure dans sa famille des souvenirs encore vivaces du grand poëte, et se sentit entraîné comme lui vers l'art dramatique. Ses premiers essais dans ce genre furent favorablement accueillis , et faisaient pressentir un digne successeur du grand poëte : Zriny, Hedwige, Rose-
monde, rappellent en effet quelques-unes de ses grandes qualités, de même que les comédies le Veilleur du nuit et le Catuin de Brème , prouvent la variété des aptitudes de Kœrner. Mais la guerre de 1813 vint l'enlever à ses paisibles travaux , et électriser en même temps sa muse patriotique : il tient à la fois l'épée et la lyre, il combat et il cbante; il improvise, au milieu des marches et des batailles, des hymnes guerriers qui enflammaient le courage de ses compagnons, et se répétaient d'un bout de l'Allemagne à l'autre. Ainsi fut composé son livre d'odes qui a pour titre la Lyre et l'Épée, et qui fera toujoiu*s vivre le nom de ce jeune poëte. L'accent en est noble, fier, hardi; c'est le souffle vivant des batailles et du patriotisme armé. La Marche des chasseurs de Luizow, V Hymne des hommes et des lâches, la Prière pendant le combat, le Peuple se dresse, Forage éclate, comptent parmi les plus belles de ces inspirations nées au milieu des camps. Le Chant de l'épée fat le chant du cygne pour le jeune poète ; il fut frappé de mort dans une rencontre, quelques heures après l'avoir composé. Dans un autre ordre d'idées, on peut citer la Chanson du mineur comme un modèle brillant d'harmonie imitative et de richesse de style.
L'émotion est plus douce, plus rêveuse, quoique toujours patriotique, dans les poésies de Schenkendorf, (1783- 1819). S'il chante la guerre et la liberté, il célèbre aussi la paix , la nature , et les tendres sentiments d'une âme religieuse et mystique.
II faut aussi compter parmi les poëtes patriotes Charles- Frédéric Schlegel (1772-1829) ; il protesta également, dans des vers remarquables, contre l'oppression de sa patrie, et revendiqua hautement la liberté- perdue. Il combattait pour la même cause dans les journaux, et l'anti-