CHAPITRE DIX-SBPTIËMB
mit à rire et me dit : « Gœthe m'a parlé de vous. ]» Alors je restai assise près d'elle, désirant savoir ce que Gœthe pouvait lui avoir dit. Pourtant je n'étais pas tout à fait contente ; je n'aime pas qu'il parle de moi à qui que ce soit, et je ne crois pas que cela fAt vrai : c'est une invention. A la fin, il arriva tant d'hommes, et tous se penchaient si cruellement sur moi pour lui parler, que je ne pus y tenir, ff Vos lauriers mepèsent trop sur les épaules, » lui dis-je alors, et je me levai, puis je me glissai à travers ses adorateurs... Elle venait de jeter par terre une feuille de laurier avec laquelle elle avait joué ; je marchai dessus, la poussai dans • un coin'et sortis : voilà l'histoire de mes rapports avec la femme célèbre*. »
C'est après la mort de Gœthe que madame d'Amim exploita ainsi les souvenirs de ses relations avec le grand poëte au profit de sa propre renommée. Elle dut être satisfaite par le bruit, je dirai presque le scandale, que produisit son livre. Il lui fallait plus encore : elle aborda les questions politiques, philosophiques et sociales dans une sorte de pamphlet dont le titre ainsi conçu : Ce livre appar^ tient au Roi, est une sorte de provocation contre l'autorité monarchique : c'est une série d'élucubrations fantaisistes, un reflet des théories de Hegel, un mélange assez étrange de divagations socialistes et de déclamations humanitaires: au fond, rien de sérieux, de pratique. Mais cela fit du bruit, et madame d'Arnim put triompher en voyant qu'elle était parvenue une fois de plus à émouvoir l'opinion.
Adalbert de Ghamisso (1781-1838), né en Champagne, était parti en émigration avec sa famille à l'âge de dix ans;
' Philarète ChasleSi Études sur V Allemagne, p. 337.
ruiné par la Révolution, il devint page du roi de Prusse, puis officier de ses armées, et, quoique Français de naissance et de cœur, il lui fallut porter les armes contre son pays. Il quitta le service militaire en 1808,. s'adonna aux sciences naturelles, et accompagna Kolzebue dans son voyage d'explorations scientifiques en Sibérie. Nommé conservateur du jardin botanique de Berlin, il finit ses jours dans cette ville. Ghamisso est moins connu cQmme naturaliste que comme poêle ; il suivit Técole romantique, mais avec une réserve de bon goût : il règne un ton de mélancolie douce et triste dans ses romances et ballades, puisées aux sources populaires ; elles ont eu un succès « mérité par la grâce et la profondeur du sentiment. Il traduisit aussi un certain nombre de chansons de Béranger, mais avec moins de bonheur : l'esprit français, vif, net et précis, se trouve gêné au contact de la muse allemande, toujours un peu flottante et nuageuse. Mais l'ouvrage de Ghamisso qui a eu le plus de vogue, en Allemagne et ailleurs, c'est un simple conte d'enfant, une vraie inspiration de génie : il a pour titre : Pierre Schlémihl, ou V Homme qui a perdu son ombre. Pierre a vendu son ombre au diable contre une bourse où il peut toujours puiser dix ducats d'or. Une ombre n'est rien, pourtant un homme qui n'a point d'ombre devient un être étrange, honni, conspué, abandonné de tous, même de celle qu'il aime : de là une série d'aventures bizarres, fantastiques, dont est victime le pauvre Schlémihl, et dont le récit intéresse et amuse au plus haut degré.
Le baron d'Eichendorf (1788-1857) mérite de figurer à côté de Ghamisso, pour ses poésies lyriques et élégiaques, empreintes de fraîcheur et de grâce mélancolique. Ses nouvelles ont aussi du charme, et dans ses critiques litté-