‹ Histoire des littératures étrangèresChapitre 175 sur 205 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

déployer tant de science pour arriver à l'absurde. Car quelle est au fond la conclusion de ce fatras d'hypothèses ? Dieu n'existe pas, puisqu'il n'a pas d'individualité distincte, puisqu'il devient et se fait sans cesse; l'homme et la nature n'existent pas non plus, puisqu'ils font partie d'un Dieu qui n'existe pas et qui ne se fait que par eux. Que reste-t il donc en définitive? Le néant ; aussi la secte moderne des nihUùtes est-elle sortie directement de l'école de Hegel. Par une conclusion logique, que leur maître eût repoussée dans sa conscience d'honnête homme, ils ne reconnaissent ni loi ni morale, ni vrai ni faux, ni juste ni injuste : tout se concilie pour eux dans l'identité des contraires, tout se confond dans l'absolu, et personne n'est responsable devant la fatalité.

Hegel a fait de nombreux disciples, qui n'ont pas tous poussé les conséquences de sa doctrine jusqu'à ces extrémités perverses. Il y a la gauche hégélienne, qui est radicale , nihiliste ; la drùite et le centre, qui sont plus modérés. Mais on peut dire que, à des degrés divers, l'Allemagne entière est vouée àl'hégélianisme; cette doctrine nuageuse, avec son apparence de {«'ofondeur, son audace de pensée, son caractère prétendu d'idéalisme , tend à devenir nationale , tant elle convient bien au génie germanique , à la fois positif et rêveur, mystique et sensuel, spiritualiste et sceptique, réalisant en un mot, suivant la formule de Hegel, l'identité des contraires.

Avec la doctrine de Hegel, le christianisme, soumis à l'analyse de l'absolu, ne pouvait que tomber en poussière. Ce fut l'œuvre d'un de ses disciples, Strauss, qui, dans la Vie de Jésus, anéantit complètement la foi traditionnelle, en contestant la personnalité du Christ, et en cherchant à prouver que la science et la foi sont incompatibles. Après

Strauss vient Feuerbach, qui, dans son livre sur Y Essence du Christianisme, tire les dernières conséquences de la doctrine de Hegel. En effet, l'idée, l'absolu, c'est l'homme luimême; la religion, forme de l'idée, est une création de l'homme; l'homme s'adore lui-même dans la religion; son Dieu, c'est lui-même, puisqu'il n'existe pas en dehors de l'idée qu'il s'en fait : le véritable culte est celui de l'humanité. La doctrine de Feuerbach, si bas qu'elle descende, est encore dépassée par celle de Stimer, et tombe d^ns les insanités d'un matérialisme abject. C'est ce qu'on appelle Y extrême gauche hégélienne. Stirner ne veut pas de la Religion humanitaire de Feuerbach; il prêche Yautolâlrie, le culte de soi-même. «Chacun est son Dieu à soi-même», dit-il; et il ajoute : «Chacun a droit à tout. s> Enfin Ruge, le fondateur des Annales de Halle, prétendit que l'athéisme étant encore un reste de système" religieux , il n'en voulait pas, et que la seule logique, c'était d'oublier toute religion.

Ce fanatisme d'impiété, qui donna la main en 1848 à la gauche révolutionnaire et socialiste, inspira une répulsion profonde aux âmes honnêtes et religieuses ; la réaction ne tarda pas à se faire, en philosophie comme en politique, et l'hégélianisme tomba dans un grand discrédit. Schopenhauer, esprit net, original, bizarre et misanthrope, le poursuivit de ses sarcasmes hautains (1), mais sans sortir de l'athéisme idéaliste : à Yidée absolue de Hegel, il substi-

' « Le panthéisme, dit-il, est tombé si bas, et a conduit à de teUes platitudes qu^on est arrivé à Texploiter pour en faire un moyen de yivre, soi et sa famille. La principale cause de cet extrême aplatissement a été Hegel, tête médiocre, qui , par tous les moyens connus, a voulu se faire passer pour un grand philosophe , et est arrivé à se poser en idole devant quelques jeunes gens d^abord subornés , et maintenant à jamais bornés. De tels attentats contre l'esprit humain ne restent pas impunis. »

GUAPITRB D1X-NBUVIÈMB. 337

tuait la volonté absolue, ce qui n'est pas beaucoup plus clair ni plus pratique.

A force de yoler et de se perdre dans les espaces de l'idée et de l'absolu, la philosophie allemande, ne trouvant pas son point d'appui, retomba lourdement sur la terre, mais pour se heurter au plus complet matérialisme : du reste, les deux extrêmes se touchent , et ce résultat ne doit pas nous étonner : le premier est un matérialisme abstrait, le second un matérialisme concret ; ce dernier s'appuie sur les sciences naturelles , la physiologie , l'expérience : ce n'est au fond que le positivisme de Cabanis, de Broussais, de Littré : il a pour apôtre en Allemagne le savant naturaliste Moleschott.

Dans son livre intitulé le Cours circulaire de la vie, Moleschott pose ainsi le principe du matérialisme : « Sans matière, point de force, sans force, point de matière. » Il n'y a dans le monde que la matière à l'état de circulation indéfinie et de transmutation permanente. Ce livre fut le point de départ d'une vive polémique , où deux écoles se dessinèrent nettement. Rodolphe Wagner, au nom de la physiologie spirituaUste , soutint, dans l'ordre moral, Yhi/pothèse d'une âme distincte de la matière, et déclara qu'il se rattachait à la foi simple et naïve , à la foi du charbonnier. Charles Yogt, partisan radical du naturalisme, riposta vivement à Vogi, et soutint, avec Cabanis, que «le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile ». Vient ensuite Bûchner, qui, dans son livre Matière et Force, prête son appui à la doctrine de Moleschott, et expose nettement

I a doctrine matérialiste : il conclut à l'immortalité de la matière , qui n'a pas été créée , et ne peut être anéantie.

II est bien un peu embarrassé pour expliquer latnc dans la matière, mais il s'en tire par l'hypothèse de « germes des

êtres vivants qui existent de toute éternité, et qui se développent sous l'influence de circonstances favorables ».

Il est inutile d'exposer plus longuement ces aberrations de la pensée, qui finissent par dégoûter de la science philosophique, car il n'y a pas de sottise qui n'ait été soutenue par quelque philosophe.

La droite hégélienne chercha à atténuer les conséquences funestes de la doctrine du maître, en se rapprochant du mysticisme de Schelling, mais sans pouvoir échapper aux étreintes du panthéisme, qui reste au fond de toute la philosophie allemande depuis Kan t. Weisse, Braniss, Chalybœus, Ulrici, sont les principaux représentants de cette école, et les adversaires déclarés de la gauche. Quelques théologiens catholiques subirent même l'influence de Schelling et de Hegel dans leur enseignement, et l'autorité ecclésiastique dut les rappeler aux saines doctrines de l'Église. Gans et Rosenkranz ont continué la doctrine de Hegel, en y joignant leurs vues personnelles avec une certaine indépendance. Baader chercha à se rapprocher de l'orthodoxie chrétienne, en donnant une large place au sentiment chrétien dans la philosophie: la religion est pour lui le fait qui domine tout; mais son erreur est de croire que la Révélation s'accomplit dans l'âme par une lumière interne, plutôtqu'elle ne vient de l'enseignement extérieur. Krause fit la synthèse des diverses doctrines, et en chercha la conciliation impossible, en relevant la morale, mais sans abandonner l'identité des contraires. Enfin Herbart s'éloigna des panthéistes modernes pour se rapprocher de Kant,mais en proclamant la méthode expérimentale comme seul moyen d'arriver au vrai.

Sclîopenhauser (1788-1860), presque inconnu comme philosophe jusqu'en 1848, arriva tout à coup à la célébrité

Page 1