CHAPITRE DIX.NEUYIÈME
des idées libérales; comme tous les hommes excessifs» il n'avait ni calculé ni prévu les violences de la démocratie. La révolution de 1848, qui eut son contre-coup en AUema^e , lui ouvrit les yeux , et lui causa un vif désappointement; les orgies de Témeute répugnaient à sa nature délicate, restée au fond très-aristocratique. Il vit Tablme ouvert par les aberrations de la philosophie hégélienne; il la prit en haine, en horreur, et le railleur sceptique se rattacha tout d'un coup au spiritualisme. Son livre de VAUe* magne témoigne de ces dispositions nouvelles, surtout dans le chapitre final qui a pour titre : Avetix d'un philosophe hégélien. Ce chapitre avait paru en français sous forme d'article dans la Retue det Deux Mondes, car Heine était parvenu à écrire dans notre langue avec autant d'esprit que d'élégance, et ses derniers ouvrages ont paru en français en même temps qu'en allemand. La conversion d'Henri Heine aux idées spiritualistes et modérées excita contre lui la colère du parti exalté en Allemagne : c'était, aux yeux de ce parti, une défection, une trahison. Pour Heine, ce n'était autre chose qu'un revirement assez naturel de sa pensée, qui n'avait jamais eu de fixité dans les principes. U ne rallia pas les esprits honnêtes , qu'avait éloignés de lui l'absence de foi et de moralité. Aussi quand il mourut à Paris, en 1856, après de longues et cruelles souffrances, aucune sympathie ne s'éveilla autour de son cercueil ; s'il avait en France quelques rares amis , il n'avait guère que des ennemis en Allemagne.
A son début dans la poésie, Henri Heine était inspiré par cette école romantique qu'il a depuis poursuivie de tant de sarcasmes. Ce railleur impitoyable eut ses moments de rêverie et d'émotion mystique; c'était, malgré lui, comme un instinct de race; et même dans ses dernières
Zit LITTÉRATURE ALLEMANDE.
poésies, les souvenirs du moyen âge, les vieilles légendes reviennent parfois sous sa plume avec une sensibilité pleine de charme.
Mais le génie, la puissance d*Henri Heine est surtout dans la satire : il en a usé et abusé; il a tout attaqué, le ciel et la terre, avec une âpreté d'ironie qui dépasse même celle de Voltaire; le patriotisme, la religion, la science n'échappent pas à ses traits mordants; il dépasse tellement les bornes permises qu'il finit par lasser la malignité ellemême : quelques-unes de ses victimes, comme Bœrne, son ancien ami, et Menzel, vilipendés outremesure par ses attaques incessantes, ont fini par obtenir du lecteur une certaine pitié qui leur ramène l'intérêt. Heine semble avoir oublié tout sentiment de patriotisme : ce qu'il soutient, ce qu'il défend, c'est la France, son pays d'adoption, tandis qu'il n'a pas assez de sarcasmes contre la pesanteur teutonique, le despotisme des grands, la servilité des petits, les prétentions humanitaires et philosophiques d'une certaine classe, le chauvinisme de ces libéraux aujourd'hui prosternés devant le despotisme de la Prusse. C'est surtout dans son poème humoristique i4^to-rrc;//, et dans son pamphlet l* Allemagne qu'Henri Heine a condensé ses plus violentes attaques contre son pays.
Âtta-Troll est un ours, un ours des Pyrénées qui a appris à connaître les hommes ; devenu philosophe , il s'est mis en tête de réformer le monde, et d'en remontrer à cette humanité dont la prétendue sagesse n'est que sottise, tyrannie et fatuité. Cet ours est pieux et débonnaire, il se garde de l'athéisme hégélien, et du despotisme établi au nom de la liberté. Il plaint cette malheureuse race allemande, digne autrefois de sympathie, quand elle se rapprochait des ours et vivait fraternellement à côté d'eux dans