CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
les forêts de Tantique Germanie. On entrevoit tout le parti que tire Henri Heine de cette donnée burlesque, qui devient sous sa plume la parodie sanglante de Thum'anité en général, et de son pays en particulier.
Dans t Allemagne, l'attaque est directe, et non moins violente. L'auteur prend résolument parti pour la France contre l'exaltation patriotique du teutonisme : il persifle ce rêve de l'unité allemande dont nos fautes ont fait aujourd'hui une réalité. Le vieux symbole d' Arminius, tant rebattu par la poésie patriotique , ne trouve pas grâce devant ses yeux : il est bafoué avec une crudité des moins respectueuses ; il devient pour Henri Heine un canevas à grossiers sarcasmes. C'est surtout contre la Prusse qu'il dirige ses plus amères récriminations, comme s'il eût pressenti que le militarisme du Nord allait bientôt courber l'Allemagne entière sous son joug. Il dénonce à la France ces projets de revanche, ces convoitises insatiables qui lui semblaient des bravades ridicules; pour notre malheur, il était prophète, et ne croyait être que plaisant, car le second Empire fit tout ce qu'il fallait pour amener la Prusse à réaliser ce qui ne paraissait être que le rêve d'une ambition chimérique. Le roi de Prusse annonce joyeusement ses futures conquêtes au milieu des fumées de l'orgie : < La Lorraine et
< l'Alsace, je le sais depuis longtemps, doivent venir à nous ff d'elles-mêmes... La Champagne m'attire aussi, ce pays « béni où croissent ces grappes dont le jus éclaircit l'esprit
< et adoucit la vie. C'est Ih que se montrera ma vaillance « et que commenceront mes exploits : les bouchons sautent « et la blanche écume s'élance en pétillant hors des flacons. « C'est là que mon jeune héroïsme moussera jusqu'aux « étoiles. Poursuivant mes glorieuses conquêtes, je veux « marcher sur Paris; mais je m'arrêterai devant les bar-
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« rières, car si je les franchis, je serai obligé de payer l'oc- € troi pour les vins de toute espèce (1). »
Si les railleries d'Henri Heine lui avaient fait perdre toute sympathie en Allemagne il y a vingt ans, on peut comprendre ce que serait aujourd'hui sa position, entre la Prusse triomphante et la France vaincue , humiliée. La mort l'a heureusement délivré de l'embarras d'une option qui lui eût été cruelle à tous les points de vue.
. En philosophie, Heine n'a pas de conviction arrêtée : il plaisante, il ricane, mais il ne conclut pas. Transfuge de l'hégélianisme, qui avait ébloui sa jeunesse, il l'a renié, puis attaqué avec une vigueur excessive ; il va même jusqu'à révoquer en doute la bonne foi de son ancien maître; et l'accuse d'hypocrisie et d'impuissance ; il lui attribue tous les maux présents et futurs de l'Allemagne, en montrant à quelles conséquences fatales aboutit ce panthéisme qui supprime la Divinité pour diviniser l'homme. Mais si Henri Heine redevient spiritualiste et déiste, si la souffrance qui le cloue sur son fauteuil lui arrache un hommage à la puissance divine, il y mêle encore cette ironie sardonique qui était devenue sa seconde nature, il raille jusqu'au bout, et empêche qu'on ne prenne au sérieux les bons mouvements d'un esprit si longtemps dévoyé.
En résumé, si Henri Heine, par la puissance de son talent, eût pu jouer un rôle dominateur sur les esprits en Allemagne, il a singulièrement paralysé son action et son prestige par les violences sarcastiques de sa plume. La raillerie est une force, mais une force qui n'impose ni le respect ni la durée; elle amuse un instant, elle finit par fatiguer et rebuter : elle provoque des ennemis et ne crée
* Heinrich, Histoire de la littérature allemande, tome III, p. 446.