CHAPITRE PREMIER
Le nom de Gharlemagne n*a été prononcé qu'accidentellement dans ce qui précède, et nous serions tenté de lui donner ici une large place, car si son rôle politique fut grand, ses conquêtes immenses, il est plus remarquable encore par la grande intelligence des besoins de ses peuples, et par les efforts qu*il fit pour les organiser, les moraliser, les instruire. Mais €harlemagne appartient plus à la France qu*à FAIlemagne, et ses travaux littéraires, ses capitulaires, la fondation des écoles, Tacadémie palatine, tous ces efforts d*un génie supérieur en faveur de la culture des esprits, sont du domaine particulier de la littérature française.
Néanmoins Gharlemagne est aussi un prince allemand , et de ses vastes conquêtes au delà du Rhin est sorti l'Empire germanique. Il savait le latin comme sa langue maternelle, et même le grec, ce qui ne doit point nous étonner, quand nous réfléchissons qu'en fait d'études, il ne le cédait à aucun honune de son temps. Mais il parlait aussi parfaitement la langue nationale, patrius sermo, comme dit Ëginhard, son historien, et il entend ainsi un idiome mélangé de mots barbares et de mots latins. Cette langue, ce patrius sermo^ était un composé des divers idiomes qui avaient eu cours en Gaule depuis des siècles, et où le celtique lui-même se trouvait mêlé. Nous en avons la preuve dans les exemplaires de la loi salique antérieurs à Gharlemagne, et connus sous le nom de Malberg. La critique allemande avait longtemps considéré lès mots barbares introduits dans ces lois comme étant de source teutonique, mais aujourd'hui l'évidence lui fait avouer que la plupart de ces termes du Malberg sont d'origine celtique. Le patois de Gharlemagne était donc un mélange de plu-
sieurs langues où dominait une informe latinité : c'est de là qu*est sortie la langue française.
Mais Gharlemagne n'était pas mort depuis un siècle que le souvenir de son héroïque figure , comparée à celle de ses faibles successeurs, le grandit rapidement au-dessus des proportions humaines ; il entra dans la légende , et cette légende, source d'une foule de chroniques/ de poésies , de romans , resta populaire en Allemagne aussi bien qu'en France ; à ce titre , le grand empereur d'Occident appartient aux deux pays. L'Allemagne est restée maîtresse de son antique capitale , Aix-la-Chapelle , de son tombeau et des reliques précieuses qu'en exhuma Othon III, la croix d'or, le sceptre , l'épée , qui servirent depuis au couronnement des empereurs d'Allemagne.
Le premier ouvrage où se montre cette légende carlovingienne , dans sa naïve ef florescence , est la chronique du moine de Saint-Gall, ayant pour titre : Des faits et gestes de Charles le Grand. Le souverain qui a été couronné à Rome de la main du pape , qui a affermi le pouvoir pontifical et le patrimoine de Saint-Pierre, qui a combattu les mécréants d'Espagne, est enveloppé d'une auréole de sainteté ; comme guerrier, ses hauts faits dépassent l'héroïsme humain, et ses compagnons sont des géants de bataille ; l'un d'eux , Gisher, embroche de sa lance huit ou neuf ennemis, « et les emporte comme des grenouilles <K enfilées, murmurant je ne sais quoi de rauque ».
Ailleurs , le chroniqueur raconte que < les Gaulois , les « Aquitains, les Éduens, les Espagnols, les Allemands, les « Bavarois se faisaient honneur d'être ses esclaves ; le « terrible Charles avait autour de lui les ducs , les tyrans , <£ les rois des diverses nations qui le servaient à table. » Un jour, s'érigeant en juge suprême, presque divin, il